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Tri  


A bas le 'c'est pratique'
Date 06/03/2018
Ico Polémiquons
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"Voile de lune -

Une grenouille

Trouble l'eau et le ciel"


Yosa Buson (1716-1783) 


Nous nous contentons aujourd'hui d'un petit article tout en polémique et à teneur en information et autres gestes salutaires excessivement tenue, voire inexistante. C'est qu'une saine révolte gronde dans la rédaction des Souris Vertes, avec la proverbiale goutte d'eau qui n'en finit plus de faire déborder le vase partout sur notre beau tapis. Comment ne pas être exaspéré, en effet, quand une moitié de l'humanité passe le plus clair de son temps éveillé à inventer de nouvelles manières pour l'autre moitié de gaspiller toujours plus de ressources au nom d'un confort dont on se demande bien le sens qu'il a encore ? Peut-on être encore plus confortable que confortable ? Toujours plus douillet du doigt de pied ? Encore moins actif qu'une carpe dans un cours d'eau gelé ?


Non, il est temps enfin de tordre le cou à toutes ces fausses bonnes idées que l'on nous vend chaque jour comme des innovations technologiques et qui ne sont que de pâles verroteries, dont tout ce qu'on pourra en dire pour justifier leur existence et leur gaspillage inhérent sera "c'est pratique". Bannissons vite cette expression de notre vocabulaire, car elle signifie le plus souvent "merci pour ce surcroît de confort inutile et dont je me passais bien, mais qui va me permettre d'économiser quelques maigres efforts au prix d'un gaspillage de ressources que je peux oublier tranquillement". Alors, c'est pratique, vraiment ? La porte qui s'ouvre sans poignée quand vous approchez ? La lumière qui s'allume sans qu'on lui demande ? Le téléphone qui décroche quand on cligne de l'oeil droit ? Les toilettes qui se vident toutes seules quand je me relève du siège ? On n'arrête pas le progrès, décidément, ma bonne dame, mais aujourd'hui les souris vertes disent NON à toutes ces fadaises, et sans prendre de gants. Non mais !



Le confort, toujours et partout, ou le principe du moindre effort


Ah qu'il est doux de se laisser bercer par le ronron des petites machines qui travaillent pour nous. Nous pouvons désormais nous dispenser de penser, d'observer, de mémoriser, de nous déplacer par nos propres moyens, car une armée d'ordinateurs et de machines occupent leurs journées à le faire à notre place. Si l'on aime à s'esbaudir des innovations incroyablement modernes qui parsèment notre époque en révolutionnant chaque jour davantage le réel, on pourra admirer la magnifique extension de l'"innovation pratique" à absolument tous les domaines et toutes les dimensions. Quoique vous souhaitiez améliorer ou quel que soit le geste dont vous souhaitez vous dispenser, il y aura toujours un appareil pour le réaliser à votre place. Ah, une souris mutine sur mes pieds me fait remarquer qu'on n'a pas encore inventé une machine pour essuyer nos fesses à notre place aux toilettes. Eh bien, je dis que ça n'est pas certain, je ne parierais pas que quelqu'un n'ait pas déjà pensé à faire bénéficier l'humanité de cette amélioration bouleversante, et si ça n'est pas le cas, gageons que cette erreur sera bien vite rattrapée.


Pourtant les humains comme les souris vertes sont-ils réellement faits pour une vie de végétativité lascive ? Sommes-nous bien adaptés à un quotidien de prelassement douillet, où de tout notre corps, seul notre oeil parcourt quelques millimètres, et un ou deux doigts s'agitent de temps à autre ? En vérité l'expérience de l'immobilisation due à une blessure ou à une maladie devrait nous persuader que lorsqu'une partie de notre corps n'est pas sollicitée, elle finit par s'atrophier jusqu'à devenir totalement inutilisable. Ce petit confort que nous nous octroyons donc quotidiennement, comme celui de prendre un escalator au lieu d'un bête escalier par exemple, loin d'être un bienfait qu'on nous dispense généreusement, est une belle occasion manquée d'exercer notre faculté de marcher librement et, à plus long terme, de conserver notre autonomie de déplacement et une forme physique minimale.


C'est la raison pour laquelle tant de gens éprouvent d'ailleurs le besoin de compenser par une activité sportive parfois frénétique ces longs moments d'inactivité corporelle, subis quotidiennement au travail ou dans les déplacements, mais surtout infligés dès que possible à notre nous-même consentant, au moindre inconfort constaté (selon l'échelle de notre époque). Mais, plutôt que de devoir nous dépenser toujours plus ardemment quelques poignées de minutes par semaine, il serait peut-être plus simple d'arrêter de nous économiser tout le temps non ? Porter soi-même ses courses ou ses affaires, se garer plus loin, voire pas du tout, pour marcher autant que possible, faire ces millions de petits gestes pas bien épuisants mais qui nous maintiennent en activité et en éveil ?


Si l'on pense aux conditions de vie des générations précédentes, qui certes n'étaient pas l'idéal de la félicité sous un ciel rose et ouaté, et que l'on les rapporte à la tendance présente à trouver que tourner une clé dans une serrure ou appuyer soi-même sur un interrupteur constitue déjà un effort à déléguer d'urgence à un système électronique, il est tout de même permis de s'interroger sur l'hallucination collective numérisée qui nous fait préférer utiliser des ressources et de l'énergie en quantités considérables pour des améliorations de qualité de vie aussi risibles que des robinets qui coulent tous seuls quand on passe la main devant ou des phares qui s'allument automatiquement quand il fait sombre. N'était-ce déjà pas une aubaine incroyable qui nous ayons à disposition de l'eau ou de la lumière à volonté par un simple geste, faut-il encore en rajouter une couche de capteurs pour anticiper notre désir, et gaspiller gaiement en surplus de joyeuses minutes d'eau qui coule sans usage ou de lumière qui s'allume sans qu'on en ait besoin ?


Ne pensons pas, d'ailleurs, que les facultés cognitives échappent à la règle du je-m'atrophie-quand-on-ne-m'utilise-plus, et qu'elles vont se tenir gentiment à disposition même si nous renonçons à les employer le plus souvent possible. La mémoire, la réflexion, la capacité d'observation sont des facultés qui demandent un exercice quotidien pour se maintenir. Alors oui, si nous souhaitons devenir raides comme des robots et encore moins intelligents que nos cartes à puce, nous avons sans doute trouvé la bonne recette : laissons nous guider sans aucune distance vers toujours plus de bonheur appareillé et toujours moins d'effort physique et mental si vulgairement rétrograde.



L'innovation "bien pratique" ou comment se compliquer la vie pour rien


Surtout que derrière leurs dehors débonnaires de gentillesse sucrée toute à notre intention, ces petits riens si pratiques qu'on nous saupoudre délicatement sont à la fin des fins une manière bien perverse de nous pourrir la vie. Car la promesse n'est pas toujours au rendez-vous, mécanique en carton et capteur indigent oblige. Combien de fois avez-vous vu un robinet, un interrupteur mural ou une poignée de porte tomber en panne ? En revanche, son équivalent tout numérisé aura des vapeurs régulièrement et seulement quelques semaines après son installation, ce qui fait qu'on sera bien marron du confort supplémentaire s'il faut se déplacer à tâton car la lumière automatique ne s'est pas déclenchée.


Autrement dit, nous avons remplacé une invention parfaitement simple et entièrement mécanique, qui couvrait 99,99% de notre besoin, par une version numérique prompte à l'erreur, et bien sûr impossible à réparer par nos propres moyens, pour gagner ce petit centième de pourcent de confort dont il aurait été insupportable de ne pas bénéficier immédiatement.


Pire, comme nous nous reposons sur nos petites consciences numériques pour analyser les situations à notre place, leur absence momentanée nous permettra de commettre des Grosses Bourdes, comme ces gens qui emboutissent des voitures en comptant sur leur radar de recul, brusquement aux abonnés absents, voire ceux qui vont mourir silencieusement dans le désert où ils s'aventurent en voiture sur les conseils d'un GPS audacieux. Quand la technologie qui ne sert à rien nous met en plus en danger, on atteint des sommets d'inanité moderne, ou de modernité inane, même si sans doute aucune de ces deux expressions n'a de sens.


Mais encore, me font remarquer les souris, tout ceci ne serait qu'une affaire de choix personnel si cela n'avait d'autre conséquence que sa propre transformation en légume ou en grand blessé. Mais c'est que ceux qui utilisent ces merveillent ne sont pas seuls dans cette affaire, oh que non, et font par un rebond généreux des autres habitants de la planète leurs compagnons d'infortune.



Quand ce qui est pratique pour certains l'est moins pour le reste du monde


Eh oui, comme dans tout bon article des Souris Vertes, le hic n'est pas là où on l'attend, et à vrai dire il ne nous chaut que très peu de savoir que certains de nos prochains préfèrent énoncer un borborygme quelconque pour allumer leur chaîne hifi, plutôt que d'attraper une télécommande ou même, comble de ringardise, de se lever pour appuyer sur le petit bouton de l'appareil prévu à cet effet. Enfin, en théorie, car la numérisation rampante de toutes nos activités quotidiennes a un effet sur la consommation de ressources primaires et la pollution mondiale absolument vertigineux.


Comme nous l'avons déjà évoqué dans un excellent article consacré à l'automobile, c'est par exemple 40% du coût du véhicule qui revient à l'informatique embarquée désormais, et les fabriquants de composants électroniques se frottent à l'avance les mains de voir les besoins en processeurs et autres capteurs dépasser par ce marché naissant celui des ordinateurs, tablettes et autres téléphones intelligents, une industrie déjà pas vraiment réputée pour ses services rendus à l'écologie mondiale. Or, disons-le nettement, aucune révolution de la locomotion n'a été opérée dans ce déluge d'innovations "si pratiques", les voitures d'aujourd'hui se déplaçant peu ou prou, et au même coût environnemental et social, de la même manière qu'il y a un siècle. Donc, à part le droit de ne pas régler manuellement votre siège ou votre rétroviseur, de ne pas tourner de poignée pour ouvrir une fenêtre, et de subir des bips aigus dans votre habitacle à tout bout de champ, on voit mal de quelle amélioration fondamentale tout ce gaspillage d'intelligence, de ressources et d'énergie participe.


Autre exemple qu'une souris de la rédaction des Souris Vertes a ouï récemment lors d'une émission de radiodiffusion françoise, celui des beaux écrans lumineux commerciaux que l'on dispense désormais partout où c'est possible. En plus d'une pollution lumineuse parfaitement intolérable, et du fait qu'il est très difficile d'éviter leur contact oculaire tant le mouvement et la lumière qu'ils diffusent attirent l'oeil du chaland comme un aimant, ces charmants dispositifs ont la particularité de consommer chacun autant d'énergie que deux familles françaises raisonnablement confortables, une norme déjà bien élevée à l'échelle mondiale. Et pour quel service rendu ? La publicité par panneau géant, odeurs artificielles et autres agressions sonorisées de l'espace public à des fins commerciales de dépense collective ne suffisait manifestement pas à notre bonheur, il fallait franchir un pas supplémentaire d'urgence. Que quelques lunatiques se lancent dans une telle aventure en croyant qu'elle est un bienfait pour l'humanité, il n'y a rien là de surprenant, mais qu'il se trouve une filière industrielle de production, de transport, de réparation de ces machines inutiles, plus des dizaines de milliers d'élus locaux, de gérants de magasins, de dirigeants d'entreprises, d'associations pourquoi pas, pour les installer ensuite et les infliger au Grand Public, voilà qui nous laisse rêveur aux souris vertes.


Bref, pour synthétiser et passer sans attendre à la conclusion de notre petit article du jour, disons tout net que cette petite économie de geste, cette petite innovation qui semble si bénigne alors qu'elle est tout naturellement "bien pratique", cette petite indulgence que nous nous faisons si régulièrement, nous la faisons aux dépens du reste de l'humanité et des autres vivants de la planète. Rien que ça. Car ces ressources que nous gaspillons sans vouloir les regarder, ces pollutions que nous engendrons silencieusement, sont bien réelles, et souvent d'une échelle pas du tout anecdotique ou négligeable, comme on voudrait le sous-entendre par des discours bonhommes ou des petits sourires de connivence qui semblent dire "bon d'accord, c'est peut-être un peu gadget de vouloir allumer mon ordinateur avec mon téléphone portable, mais c'est rigolo et ça ne fait de mal à personne, non ?". Il n'est pas certain que les ours polaires et les habitants des régions sinistrées par les catastrophes climatiques partagent notre amusement désinvolte.


Pour une éthique sympathique du pas pratique


Bien, bien, une fois ce désolant constat admis et répété, que nous reste-t-il à faire si ce n'est sauter du haut d'un pont ? Surtout retenez votre geste, lecteurs malheureux, car la cause est loin d'être perdue en la matière. C'est que tout les fabricants de camelote et de faux bonheur numérique ont besoin de notre complicité pour écouler leurs stocks, il est donc tout à fait possible de leur rendre la vie dure en refusant d'utiliser leurs petits gadgets dispendieux.


Il s'agit donc, partout et tout le temps, de réhabiliter une éthique simple du petit geste que l'on fait soi-même,  de sa petite part d'autonomie que l'on réaffirme à la face du monde marchand et gaspillatoire. Dès que possible, on ouvre soi-même sa porte, on emprunte les escaliers, on fait les 3 pas qui nous séparent de notre but, on passe à l'improviste plutôt que de téléphoner. On dédaignera aussi toutes les confiseries numériques que l'on nous sert quotidiennement pour adopter la technologie là où elle sert vraiment à quelque chose ; montrons ainsi un peu de respect pour les véritables progrès, crénom di diou.


Et surtout, surtout, surtout, on bannira dare-dare de notre vocabulaire cet adjectif "pratique", si vague, informe et sans objet. On le remplacera au choix par mignon, gentil, rigolo ou sourisesque. Toute idée qui ne peut pas accueillir un de ces adjectifs ne mérite même pas d'être discutée !


Sur ce, bon vent à tous jusqu'à la prochaine fois, sous un tonnerre d'applaudissements de souris !

>Voir le billet et ses commentaires...
 

Mes données dans le cloud : écologique ou pas ?
Date 05/10/2017
Ico Réseau
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Les souris vertes et le Nuage


"Froid printanier

Dans l’eau des rizières dérive

Un nuage sans racine"


Tanaka Hiroaki

N'est-il pas incroyable de penser que, dans toute la masse d'articles magnifiques que nous ont livrés les souris vertes, pas un seul, non, même un seul, ne traite d'un thème qui est pourtant l'alpha et l'omega, le lambda et le zeta et tout le reste de l'alphabet grec de l'informatique d'aujourd'hui ? Est-ce à dire que nos souris vertes, recluses au fond de leur jardin, ont réussi à échapper au raz-de-marée du Cloud A Toutes Les Sauces ? Absolument non, et ce n'est pas qu'elles n'ont rien à dire sur le sujet, mais bien plutôt qu'elles attendaient leur heure pour régler une fois pour toute son compte à ce gros prétentieux.


Il faut dire que, côté promesses à gogo, le petit nuage se pose-là. A en croire certains, il permettrait de protéger le badaud de sa bêtise crasse et de sa gestion anarchique des données, en offrant un horizon parfaitement éthéré de l'octet qui flotte gentiment au-dessus des contingences humaines, en abondance, toujours prêt comme le plus serviable des scouts, et parfaitement inodore et incolore, plus écologique encore que votre voiture à pédale ou votre chemise en vrai chanvre biologique, équitable et cultivé à moins de trente mètres. Comme la fameuse potion du bonimenteur de Lucky Luke, le Cloud est capable de guérir le cancer, de faire reculer la faim dans le monde, d'arrêter les guerres, de construire des écoles pour les petits enfants et de punir les méchants quand ils sont trop méchants.


Bon, il y aurait beaucoup à dire sur le Cloud et son marketing tout-terrain, mais nous allons aujourd'hui nous concentrer sur une question cruciale : est-il, oui ou non, ou les deux, plus écologique d'avoir ses données dans le Cloud ? Certains universitaires bien en vue n'hésitent pas à brandir cet argument à tort et à travers, fort de leur autorité patentée, et on ne discute pas s'il vous plaît. Eh bien aux Souris Vertes, on aime la discussion et, pour gâcher tout de suite le suspense haletant qui commençait à poindre dans cet article, on pense très nettement et très franchement que c'est du pipeau. Pfuit pfuit. Nous allons donc nous efforcer de vous expliquer, avec toute la science du Professeur Souriso et des derniers travaux en date de son équipe de pointe, pourquoi le conte du Gentil Nuage est une vaste fumisterie, et probablement la plus belle machine à polluer produite ces dernières années.



Gentil cirrostratus ou cumulonimbus sauvage ?


Il convient, avant d'aborder le fond du problème, de présenter un peu ce qu'on appelle le Cloud. On remarquera que la plupart des gens qui n'ont que ce mot à la bouche se gardent bien de le définir, les petits malins. Il faut dire que la poésie du vocable s'en trouverait assez rapidement affectée. Qu'est-ce donc qu'on entend pas ce terme ? Des volontaires parmi les souris pour répondre, peut-être ? Ah, une réponse excessivement pertinente à ma droite,  on me dit que le Cloud, ça n'existe pas. Pas pour dire que c'est virtuel et donc que ça n'a aucune matérialité, non non, mais pour dire que ce concept est totalement creux.


En effet, me complète la souris, le Cloud, c'est tout simplement stocker des programmes et des données sur des serveurs informatiques. Grand dieu, ça serait une sacré révolution si ça ne faisait pas déjà 40 ans qu'on faisait comme ça. Mais en vérité, s'il faut maintenant mettre un nom guilleret sur cette pratique qui ne nous fera pas tomber de notre chaise, c'est qu'il faut entendre dans cette idée un projet totalitaire assez impressionnant : le Cloud, c'est stocker toutes vos données et tous vos programmes sur NOS serveurs, dans un souci unique et constant de votre bien-être bien entendu.


Concrètement, le Cloud c'est donc un appel massif à se déresponsabiliser totalement de la manière dont sont hébergées nos données ou applications en mettant le tout dans un gros nuage dont on ne cherchera surtout pas à savoir comment il fonctionne. Autant dire qu'on est assez loin de l'éthique des souris vertes en la matière, elles qui militent pour que les gens prennent en main leur consommation numérique et tâchent de la circonscrire à leurs besoins réels. Evidemment, seuls les plus naïfs ou les moins intéressés par les conséquences de leurs actions réussiront à se persuader que cette petite opération est totalement sans impact, car plutôt que dans l'air pur et vivifiant de l'octet virevoltant, c'est bien qu'ils finiront dans des batteries de serveurs énormes alimentés par des centrales au charbon d'une taille conséquente, ou par d'autres sources d'énergie tout aussi réjouissantes, et refroidis par des climatisations à côté desquelles le petit confort thermique sur lequel on s'efforce de rogner dans son salon pour sauvegarder le climat de la planète paraît bien futile.



Sauve qui peut


Ne jetons pas trop vite l'anathème sur notre pimpant phénomène météo-informatique, car il y a des justifications relativement pertinentes au fait de vouloir stocker nos petites affaires dans ce grand placard informe. En effet, les serveurs sont gérés par des professionnels voyez-vous, ce que vous n'êtes certes pas, qui vous garantissent donc que vous ne perdrez jamais le moindre octet, même en cas de guerre thermo-nucléaire. Et, pour couronner le tout, vos données sont disponibles tout le temps et de partout, avec n'importe quel appareil ! Alors, cher Professeur Souriso, on arrête la polémique et on court vite se créer un compte FesseGueule ?


Avant de nous jeter à corps perdu dans le ciel magnifique du petit nuage moutonnant, examinons un peu l'alternative à ces belles propositions. Nous parlerons plutôt, n'est-ce pas, d'y placer nos données personnelles, ce qui concerne tout de même nettement plus de monde que le fait d'héberger des applications ou des sites web. S'il s'agit donc de faire une sauvegarde, c'est vrai que la promesse de ne jamais perdre nos affaires est assez séduisante. En effet, les hébergeurs utilisent en général des techniques de duplication et de distribution des copies qui garantissent qu'aucune panne ou mort subite d'un disque ne saurait nous être fatale.


Les lecteurs attentifs de notre magnifique article sur la manière de ne pas perdre ses données se souviendront que nous avons donné une solution parfaitement équivalente et qui n'implique pas d'aller loger ses données à plus de quelques mètres, à savoir la sauvegarde sur un disque dur externe, ou même plusieurs si on est paranoïque et terrorisé par la moindre perte d'octets. Il existe même des manière de monter des disques dur en parallèle dans votre ordinateur pour qu'ils soient des miroirs parfaits, et donc qu'on puisse en perdre un sans même s'en rendre compte car tout continue à rouler doucement (c'est très exactement une des techniques supposément savante et experte utilisée par nos professionnels du Cloud).


Donc, si c'est réellement pour n'avoir aucun risque de perdre ses données, aucune raison spéciale de passer par le nuage si ce n'est la paresse de gérer soi-même ses petites sauvegardes. Notons qu'en contrepartie, vos photos, courriers, films de vacances et autres auront le bonheur de ne pas être analysés dans le but de proposer des profils de consommation toujours plus affinés à l'ensemble de l'humanité, même si tout le monde ne semble pas également sensible à ces arguments de privauté de la vie privée.



Pouvoir être partout nulle part


Le deuxième argument choc en faveur du nuage est son accessibilité radicalement totale de partout et par n'importe quel moyen. Hop, toutes mes données sont sur mon compte YouplaBox et je peux y accéder même depuis les toilettes avec le téléphone de ma copine (on ne vous demandera pas ce que vous faites aux toilettes avec le téléphone de votre copine, après tout ça ne regarde que vous). Alors là il faut s'incliner, car notre solution paraît minable à côté, puisqu'on ne va pas transporter son disque dur externe partout avec soi, et en plus ça ne fonctionne qu'avec un ordinateur. Et même s'il existe de nos jours des cartes mémoire minusculissimes ou des clés USB de capacité hippopotamesque, c'est décidément impensable d'en emporter une partout où l'on va, surtout que l'on risquerait bien de finir par abîmer le support et ainsi perdre l'intérêt de notre belle sauvegarde qui doit survivre à tout.


Donc là il nous faut nous incliner, échec et matelas, nous voilà bien marrons devant cet argument imparable de la disponibilité. Vraiment ? Mais si vous êtes convaincu, c'est que vous n'avez pas derrière vous la souris à lunettes qui vous souffle un contre-argument de poids. En effet, l'hypothèse de l'accessibilité permanente à vos données suppose implicitement :

1 - la possession d'un appareil capable de lire lesdites données et simultanément d'aller les chercher sur le réseau,

2 - la présence d'une connexion réseau dans votre environnement immédiat suffisamment sympathique et robuste pour supporter ce petit échange de bons procédés

3 - la présence d'un ou plusieurs serveurs prêts à répondre à vos besoins, malgré des sollicitations concurrentes venant du monde entier


Les partisans du Cloud nous garantissent que le point 3 est toujours satisfait, mais malgré leur bel optimisme les problèmes de réseau à grande échelle et de serveurs indisponibles sont des événements relativement courants. Ainsi, une mauvaise conjoncture mondiale des infrastructures réseau et pif, plus de photos de vacances. Mais c'est surtout sur les points 1 et 2 qu'on ne saurait rien vous promettre, car la pérennité de vos petits appareils électroniques et celle de votre connexion internet locale ne dépend que de votre compétence personnelle et de votre degré de malchance. Bien plus que la mort tragique de votre dernier appareil numérique disponible, c'est bien évidemment l'impossibilité d'accès au réseau qui est le problème le plus fréquent et le plus probable. Evidemment, la prolifération des antennes relais, réseaux OuiFils et autres accès publics vous permettront sans doute de vous en sortir en changeant de décor, mais à condition de s'assoir avec bonheur sur toute notion de sécurité et de confidentialité de vos données personnelles, car dans ces conditons n'importe quelle personne un minimum outillée peut venir écouter tout ce que vous faites. Eh oui, on ne dialogue pas impunément sur des réseaux ouverts à tous en pensant qu'on est seul au monde.


A côté de tout cela, notre petite solution de la donnée portative a le charme d'être accessible sans besoin d'accès au réseau, et toujours dans des conditions contrôlées sur qui peut voir quoi, où, quand, comment et à combien. Et puis, pour terminer sur cette question, qui a vraiment besoin d'avoir sous la main au moindre instant ses petites données numériques ? Franchement, vous regardez vos photos de mariage tous les jours, vous ? Vous pourriez peut-être vous passer quelques jours de ce film de vacances où l'on vous voit vous promener au milieu des souris vertes, ou bien de votre dernier relevé de gaz soigneusement archivé numériquement ? Surtout que, comme nous allons le voir, ce petit confort de la donnée toujours sous le coude n'est pas sans conséquence, ça serait trop beau.



Et ça coûte combien ?


Il faudrait tout de même finir par se poser cette question, car enfin les grosses multinationales mondialisées qui offrent leur service de Cloud ne le font pas par bonté d'âme et pour rendre service à l'humanité. Ni pour vos beaux yeux de souris vertes, même si c'est triste à entendre. D'une manière ou d'une autre, elles doivent donc en tirer un profit, et celui-ci arrive, comme toujours en informatique, sous 3 formes possibles :

- vous payez directement pour ce service magique. Au moins ça a le mérite d'être clair, et suit le principe de "c'est çui qui paie qui paie", autrement dit vous assumez la responsabilité pécuniaire de vos pratiques numériques, même si l'état injecte de son côté quelques deniers dans la maintenance des gros tuyaux de communication, pour le plus grand bonheur des gros consommateurs de nuage en gelée.

- c'est gratuit pour vous, mais grevé de pubs et autres offres commerciales quand vous accédez à vos données. Bon, pourquoi pas, vous payez aussi indirectement le service  par ces nuisances publicitaires bien pénibles.

- c'est gratuit et on ne vous demande rien, pas de pub à l'horizon, l'air est pur sous un ciel azuré et serein. En général c'est là que ça sent le roussi : vous pouvez être sûr que vos données sont utilisées à des fins commerciales, et pillées ou revendues sans merci pour rapporter un subside confortable à votre hébergeur si généreux.

Evidemment, ces 3 méthodes ne sont pas incompatibles entre elles, et il n'y a pas de raison pour qu'une entreprise peu scrupuleuse vous fasse payer, mais en profite également pour valoriser vos données dans votre dos, pour le dire bien poliment.


Bon, mais tout ça n'est que le coût plus ou moins direct lié à votre choix d'utiliser le cumulus informaticus, et la souris verte à lunettes tape du pied depuis un moment, car nous avons passé sous silence le vrai coût, celui qui devrait vous faire renoncer immédiatement à ces viles pratiques de la donnée à distance, à savoir bien sûr le coût environnemental associé.


Car, comme toujours lorsque l'on veut faire les choses de la manière la plus générale, la plus simple d'esprit, la moins réfléchie possible, et en se moquant éperdument du contexte, on aboutit à des absurdités écologiques. En effet, rappelez-vous, le Monsieur Cloud doit nous garantir pérennité et disponibilité des données à tout prix. Et est-il capable de savoir si votre fichier est un vieux film inutile que vous ne regarderez plus jamais ou bien LA copie de votre diplôme de fin d'études que vous ne pouvez surtout pas perdre ? Certes non. Du coup, il va appliquer la bonne vieille méthode du Je Mets Le Paquet pour le moindre fichier que vous déposez sur un serveur. Non seulement celui-ci sera recopié sur plein de disques, et plein de serveurs, pour être sûr de ne pas être perdu, mais en plus il sera soigneusement gardé en état d'alerte permanent pour être disponible à la moindre milliseconde. On oublie donc toute forme d'archivage ou de compression intelligente, ou de stockage sur des supports inertes, les gros serveurs de notre hébergeur tournent à plein régime 24h/24 pour pouvoir vous restituer une donnée dont vous avez peut-être vous-même oublié l'intérêt et l'existence.


Remarquons la différence de taille avec le fait d'avoir ses données sur sa propre petite machine : quand votre machine est éteinte et que vous dormez, elles ne génèrent aucune consommation. C'est encore plus vrai pour le disque dur externe, qui ne demande son petit 5V en usb que lorsque vous le branchez, soit juste quand vous avez besoin des données en question. Sans compter que la consommation d'un périphérique USB ou d'un disque dur interne est totalement négligeable devant celle des serveurs monstres des géants du Cloud et de toute l'infrastructure réseau nécessaire à cette Pratique Moderne Incontournable.


Vous l'avez compris, utiliser le Cloud c'est sortir la grosse Bertha pour écraser une mouche, et consommer de l'eléctricité au terawatt de manière totalement superflue, aussi vous entendrez notre circonspection devant les discours qui préconisent que l'univers entier doit s'y précipiter sans attendre.



Loin des yeux, loin du schtroumpf


Il nous faut aborder le sujet de la dernière thèse en date issue des travaux du Professeur Souriso, j'ai nommé "Analyse et conceptualisation de l'Effet Rebond à travers l'exemple du stockage des données personnelles dans le Cloud". Dans un grand élan de générosité, je vous épargne le jargon et les graphiques abscons, notre estimé professeur n'ayant pas toujours la plume sobre et percutante de votre serviteur, pour vous en livrer la substantifique moelle osseuse du squelette dans le placard : le Cloud participe, et pas qu'un peu, à ce que l'on appelle communément l'effet rebond (boum). Mais si si, vous connaissez, nous avons déjà rencontré ce concept à maintes reprises dans nos précédents articles, et sur bien des sujets différents. Il dit tout simplement que pour certains phénomènes, les gains d'efficacité ne viennent pas faire baisser la consommation totale, mais au contraire l'encouragent. Par exemple, le fait de produire des voitures qui consomment moins d'essence ne fait pas baisser la quantité totale d'essence consommée, bien au contraire : les gens en profitent pour rouler davantage.


Avec notre bonne vieille branche de nuage, le principe est le même, du moins c'est ce que nous prétendons aux souris vertes, libre à qui veut de venir nous démontrer que c'est faux. On encourage les gens à mettre leurs données dans le Cloud, sur des espaces dédiés dont la capacité est tout simplement gigantesque. Résultat, vu que c'est facile et gratuit, ou presque, on en profite pour y mettre tout et n'importe quoi sans se poser de question et sans jamais ranger sa chambre. Evidemment, s'il fallait gérer nous-même la sauvegarde de nos montagnes de données, on finirait peut-être par y regarder de plus près car tout cela prend du temps et nécessite du matériel pas forcément bon marché.


Bref, comme le Cloud est cette espèce de corne d'abondance qui n'a jamais de fond, et que nos données ne nous enquiquinent plus pour prendre toute la place disponible sur notre petit stockage local, on en profite pour en stocker des tonnes sans se faire mal au dos. Donc, en encourageant les gens à tout ranger dans le Cloud, on encourage aussi la surconsommation frénétique et sans limite. Et comment les gens pourraient-ils raisonnablement s'en fixer, quand justement l'argument principal en faveur du Cloud est de dire qu'il n'y aucune limite nulle part pour rien de rien ?



Conclusion : que faire du cloud ?


Il est temps de conclure cette petite diatribe anti nuage toxique. Que peut-on donc mettre dans le fameux nuage, et comment ? Malgré tout ce que nous avons pu écrire, il faut tout de même avouer qu'il offre certains avantages dont il serait dommage de se passer, et donc que plutôt que de ne pas s'en servir du tout, apprendre à s'en servir à bon escient serait de bon aloi.

A vrai dire, vous utilisez déjà le Cloud sans le savoir et depuis longtemps, pour tous les services de messagerie. En effet, il ne vous aura pas échappé que vos messages électroniques, quel que soit le terminal que vous utilisez, restent disponibles sur le serveur de messagerie et visibles autant de fois que vous le souhaitez. C'est que le protocole de réception de messages qui s'appelle l'IMAP est en fait une préfiguration de ce qu'on nous vend aujourd'hui à toutes les sauces avec le joli nom marketing qui ne veut rien dire. Pour ceux qui se souviendraient du protocole de messagerie qui le précédait, dont même Microsoft a réussi à se défaire récemment après des décennies à traîner du pied, dès qu'on lisait un mail bim, il était téléchargé sur votre appareil et plus jamais disponible ailleurs que sur ledit appareil.

Eh bien voilà pour nous une illustration parfaite de l'utilité du Cloud, car disons-le franchement le comportement précédent était une plaie s'agissant du courrier électronique. Donc, oui, les Souris Vertes plébiscitent l'IMAP et aiment quand la messagerie glisse sur un beau nuage ouaté. En contrepartie, elles inondent régulièrement le public d'articles sur les manières de gérer ses messages électroniques, car tout ceci, on ne le répètera jamais assez, a un coût environnemental non négligeable qu'il s'agit au moins de contrôler un minimum.


Une autre application est de mettre en partage des fichiers ou dossiers accessibles par une petite, ou grande, communauté. Là, évidemment, le fait que tout soit sur un serveur centralisé permet que tous puissent disposer des dernières données à jour, et évite aussi que chacun doive gérer sa petite copie personnelle de la même chose (même si, encore une fois, une telle copie ne fait que prendre une place sur du stockage inerte la plupart du temps, donc sans coût environnemental réel). C'est d'ailleurs le cas de tous les projets open source, dont le code est disponible en ligne pour être revu, amendé et corrigé par tous les collaborateurs qui le souhaitent, une bien belle idée. Mais tout ceci reste conditionné au fait que l'on n'en mette pas des tartines, n'est-ce pas, il y a un monde entre quelques mega octets de code et une collection intégrale de vidéos à la demande.

Pour tout autre type d'usage, très honnêtement nous peinons à voir l'intérêt du Cloud. Soit il s'agit de données hyper importantes voire vitales à notre survie en société, que nous ne souhaiterions pas vraiment voir gérées par une grande firme transnationale sur des serveurs distants de milliers de kilomètres, tant qu'à faire, soit il s'agit de données d'intérêt secondaire, et dans ce cas on survivra très bien d'attendre d'être chez soi pour les lire, ou de devoir emporter notre petit support externe copain qui les contient.

Mais c'est à chacun de trouver sa manière de gérer ses données personnelles, nous ne prétendons pas imposer notre hygiène informatique personnelle à la terre entière. Nous espérons tout de même que certains, voire l'ensemble de nos arguments vous auront convaincu que, d'une part, le cloud n'est pas nécessaire à la vie sur terre, et que, de l'autre, il est tout sauf écologique comme certains le laissent entendre. Maintenant, à vous de construire votre propre pratique quotidienne de la donnée informatique.

Et, sur ce, on vous souhaite bon vent, car il est temps pour nous de retourner regarder les nuages, les vrais, ceux qui ont des formes rigolotes et changeantes. Tiens, j'en vois justement un qui a une forme de souris verte !

"Il y a toujours

Du Soleil

Au-dessus des nuages"


Richard Clayderman (1990)

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L'inquiétant mariage de la science et du numérique
Date 27/02/2017
Ico Polémiquons
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La science dans ce qu'elle a de meilleur


"Il bat un morceau de charbon de bois

Contre un autre

Comme pour mesurer la profondeur des ténèbres"


Fuyuno Niji (1943-2002)


On ressort le  drapeau noir de la polémique la plus épidermique aujourd'hui, et pour une fois le titre explicite sans détours l'idée qui agite toute la fine équipe des souris vertes, absolument unanime sur le sujet. Même le Professeur Souriso, un scientifique de réputation planétaire, voire stellaire, galactique ou même cosmique, ne mâche pas ses mots quand il s'agit de décrire notre science contemporaine engagée dans une voie qui fait frissonner.


La recherche publique et privée, tel un rouleau compresseur géant et aveugle, s'engage à pieds joints dans une entreprise de numérisation du monde sans précédent, en s'appuyant avec entrain sur les possibilités formidables des nouveaux outils de l'information et de la communication. Comme nombre d'autres pans de la société, dont l'école sur laquelle nous avons déjà eu l'occasion de livrer le fond de notre pensée, elle s'engouffre ainsi les yeux fermés dans cette soi-disant révolution qui bouleverse le changement à coup de rien n'est plus pareil, et au passage, de par sa puissance symbolique et sa force de frappe industrielle, fait advenir effectivement un certain nombre de changements sociaux et environnementaux qui ne vont pas exactement dans le sens de l'amélioration de la qualité de vie de nos souris vertes. Et vu que ceux qui en sont les instigateurs, et semblent les plus sourds à toute forme de modération et de questionnement, sont censés être les élites intellectuelles de notre humanité si débrouillarde, on peut légitimement se demander quelle voix va pouvoir s'élever contre cette marche forcée qui nous entraîne joyeusement vers un futur toujours plus déshumanisé et désenchanté.


Précisons tout de même que, suivant en cela la ligne éditoriale de notre belle catégorie Polémiquons, cet article est absolument sans nuance et ne cherche pas à ménager la chèvre, le chou et leur copain papillon. Il va sans dire que, malgré tout ce qui va suivre, il existe une démarche scientifique utile à la société, voire à l'humanité, et de nombreuses personnes valeureuses qui oeuvrent dans son sens. Mais ceci n'interdit pas de déceler une tendance de fond et certains sous-bassements idéologiques à la science moderne qui la rendent bien peu désirable et, vu l'équilibre actuel du monde, d'affirmer qu'un peu moins de science et un peu plus de haïku serait sans aucun doute salutaire.


On passe donc au microscope cette science sans conscience qui fait trembler les souris dans leurs petites tannières.



Produire du savoir à n'importe quel prix


L'entreprise de la science est, au premier abord, d'une limpidité exemplaire : accumuler des connaissances sur le monde qui nous entoure. On peut s'interroger cependant à bon droit sur la finalité poursuivie. Toute nouvelle connaissance est-elle bonne en soi ? Force est de constater que la science, de manière générale, n'a pas pour simple projet de décrire le monde, mais bien de le prédire pour en retour le transformer. La démarche scientifique est donc à distinguer de celle de l'observateur curieux qui constate des régularités et des singularités dans son environnement, ce qui lui permet de construire le rapport le plus harmonieux possible, même si toujours imparfait, à cet environnement. En revanche, n'est scientifique que ce qui est reproductible, parfaitement contrôlé et maîtrisé, ce qui entraîne déjà une simplification et une mise au pas extrême du réel sur laquelle nous reviendrons.


Mais restons sur l'argument souvent avancé que "c'est pour faire progresser la connaissance", comme si cela seul justifiait toutes les pratiques. Pour faire progresser la connaissance, on se lancera sans état d'âme dans l'expérimentation sur les animaux (est-il besoin de rappeler les milliers de souris, vertes ou autres, torturées chaque jour dans des laboratoires à travers le monde, en toute impunité et sans que personne ne s'en émeuve outre mesure ?), voire les humains lorsque l'on peut le faire et s'en tirer sans trop outrager le badaud, dans la manipulation des gènes d'à peu près tout ce qui bouge (ou pas), le forage expéditionnaire aux quatre coins de la planète, de la pollution galactique à coups de déchets de missions spatiales que l'on pourra laisser dériver pour l'éternité, le tout saupoudré d'un peu de radioactivité bon cru pour ne pas être en reste sur terre, ou encore de construction d'appareils de mesure gigantesques et boulimiques d'énergie, et on pourrait continuer ainsi cette énumération jusqu'à la Sainte-Germaine, sainte patronne de la témérité sans frein.


Dans ce contexte, les comités d'éthique scientifique ne sont que de la pommade bon marché pour éviter que l'on y regarde de trop près, et que l'on commence à s'interroger trop sérieusement sur le bien fondé de certaines recherches et sur le credo de la fin qui justifie les moyens, porté par un système qui tourne en roue libre et sans aucun compte à rendre au citoyen lambda. Ne doutons pas un instant que les interdits d'aujourd'hui seront bien vite renvoyés aux oubliettes de demain, une fois l'opinion suffisamment travaillée et fatiguée de s'indigner. Après la manipulation génétique, le clonage des animaux et, prédisons-le sans sourciller (les souris vertes aussi peuvent prédire sans effort, et toc), le clonage humain prochain, gageons que le meurtre, pardon mort programmée au nom de la science, saura bientôt trouver sa place dans les expériences les plus audacieuses.


Et que dire des dépenses colossales d'énergie fossile, d'intelligence collective et de ressources en tout genre pour savoir si la constante de Planck est vraiment une constante, ou si elle varie en fonction de la météo, ou bien s'il y a eu des océans sur Neptune il a 3 milliards d'années, et si oui de quelle hauteur étaient les vagues ? L'attitude de nos scientifiques, hautaine voire franchement méprisante lorsque quelques voix timides essaient de questionner certains choix de recherche, nous annonce en filigrane que oui, toute connaissance est bonne à prendre, toute question bonne à poser, et à n'importe quel prix pour la société et l'humanité. Ainsi, lorsqu'un enfant se pose la question de savoir si son caca a la même couleur tous les jours, et observe avec intérêt les formes bigarrées qu'il peut prendre, les adultes responsables se permettront de le rappeler à l'ordre à des activités plus sérieuses. Mais qu'un scientifique ait l'idée de lancer un programme de recherche sur la question, et l'on verra immédiatement des assemblées entières de savants disserter d'un air docte sur ces questions de première importance pour la survie de l'humanité.


Selon une réplique du regretté Audiard, quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite, et on peut dire que la science n'en veut plus, des limites, son champ d'expérimentation devant s'étendre sans fin dans une quête insatiable de réponses qui n'appellent que de nouvelles questions. Est-il encore possible aujourd'hui de suggérer du bout des lèvres qu'on pourrait bien se dispenser de savoir certaines choses, non par dogmatisme et par obscurantisme profond, mais simplement parce que ces connaissances ne nous apprennent rien en réalité ? Savoir qu'il existe un 172ème élément à la classification de Mendeleïev ne nous aide pas beaucoup à vivre, aujourd'hui pas plus qu'hier, et à vrai dire l'humanité a su se dispenser de ces savoirs fondamentaux pendant quelques centaines de milliers d'années, aussi l'urgence annoncée de les accumuler à un rythme toujours plus effréné paraît plus que suspecte.


Ceci dit, il est bien évident que nous ne sommes pas opposés par principe à toute forme de recherche scientifique ; il est d'ailleurs bien heureux que certains aiment le tricot et d'autres la mécanique quantique, mais on ne voit pas qu'une part non négligeable des ressources de l'humanité soit consacrée à l'élaboration de nouveaux types de points révolutionnaires pour créer des pulls toujours plus élégants ou des écharpes toujours plus chaudes, donc il est difficile d'expliquer le favoritisme indécent dont jouit cette deuxième catégorie de passionnés.



Produire des connaissances ou produire des données ?


Ah ah, c'est là qu'il s'agit de mettre un grand coup de marteau sur l'enclume, et d'ajouter un peu de fumée et de bruit de tonnerre au passage. Car la science prétend produire des savoirs, alors qu'en réalité aujourd'hui, elle produit surtout des données. Et quand on dit elle, il faut comprendre en réalité : les machines. Parce que, dans ce domaine comme dans bien d'autres, cela fait bien longtemps que les humains ne se foulent plus à aller scruter  eux-mêmes les objets qu'ils étudient, ou à aller ramasser à la main des échantillons de je ne sais quoi. Confortablement assis derrière un écran, le scientifique regarde défiler des colonnes de nombres qu'analysent pour lui de gentils ordinateurs, après que d'autres machines auront été collecter in situ et à grand coup de pelleteuse ou de rayon X le substrat qui permettra cette production de nouvelles connaissances renversantes et jusqu'alors inconnues.


En fait de connaissances, ce sont de fait des gigatonnes de données numériques dont nous inondent les labos de recherche. Séquençages sans fin de nouveaux génomes, cartographie de milliards de bactéries, étude de la position relative de toutes les particules de l'univers à l'échelle du micron, analyse spectrale de toutes les étoiles de la voie lactée, on ne manque pas d'idées pour remplir des disques magnétiques de jolis zéros et de uns. La puissance de calcul des processeurs, alliée aux capacités de stockage toujours grandissantes, ont permis un essor sans précédent de la course à la nouvelle donnée.


Sachant que, dans le monde de la recherche, l'aura et le prestige sont mesurés au nombre de publications que l'on est capable d'aligner sans respirer, on comprend que l'on aura tout intérêt à faire travailler au maximum des machines véloces pour avoir toujours quelque chose de publiable sous le coude. Voici une bonne recette du Professeur Souriso quand il est en mal de financement : on prend un bon appareil de mesure, on le place quelque part avec une question profonde rapidement esquissée pour faire bonne figure, par exemple sur la variation du nombre de feuilles dans un arbre en fonction de son exposition et de sa prise au vent, on effectue quelques milliards de mesures, on concocte une petite conclusion, par exemple le fait bouleversant qu'il y a plus de feuilles (et plus grandes en plus, on peut ajouter une corrélation statistique sans supplément) si l'arbre reçoit plus de soleil et moins de vent, avec une courbe qui montre que la correspondance est sub-linéaire mais pas mal quand même, et hop vous avez un article prêt à sortir dans Science Weekly.


Cette production frénétique de données a deux corollaires intéressants. D'une part, la recherche mondiale est une pourvoyeuse généreuse de pollution numérique. Consommation réseau, mémoire, processeur, stockage, tout y passe pour des programmes de recherche toujours plus nombreux, et aucune discipline n'échappe au raz-de-marée de l'informatisation à outrance : même les humanités, comme on aime à les appeler, bénéficient des dernières innovations en terme de datatation carbone, numérisation de documents anciens ou analyse spectrale de restes fossiles.

Et rappelons que, bien que l'on pleure à chaudes larmes en pensant aux coupes sombres dans les budgets qui entravent cette aventure de la pensée si nécessaire, c'est en réalité la part du budget dans l'ensemble du fameux PIB qui n'arrive plus à se maintenir de manière aussi fringante avec la survenue de ces mesures liberticides. Mais, ce PIB étant lui même maintenu sous perfusion dans un état de croissance inexorable, l'effort de recherche absolu, lui, est en constante augmentation. Rappelons-nous qu'il n'y a jamais eu au cours de l'histoire autant d'argent, de ressources, de personnes mobilisées à cette entreprise de description numérique du monde que ce nous connaissons aujourd'hui.

D'autre part, ce constat, associé à la puissance croissante de nos gentils ordinateurs et à la précision sans cesse plus fine des appareils de mesure, contribue à nous produire un excès de données. En effet, il est nettement plus facile de produire des chiffres que d'en tirer quelque chose d'intelligent et d'exploitable. Inutile de dire que les humains sont largement à la remorque, incapables de traiter en un mois le millionième de ce qu'une machine va leur écrire en une minute, mais même les machines se révèlent impuissantes à les sortir de cette panade. Algorithmes intelligents, réseaux de neurones, apprentissage statistique, tout est bon pour essayer d'analyser ces flots de données qui nous arrivent et qu'on ne sait pas par quel bout prendre, mais rien n'y fait, car ces méthodes sont elles-même coûteuses à mettre en oeuvre, et de toute manière n'étant jamais beaucoup plus malignes que les gens qui les conçoivent, n'ont pas forcément beaucoup d'éclairs de génie à partager avec le genre humain qui les écoute religieusement comme l'oracle de Delphes.

Je me souviens d'une conférence donnée par une chercheuse qui s'intéressait à des méthodes de cartographie sismique, et qui avouait sans détour que son laboratoire produisait une quantité de données astronomique par rapport à ce qu'ils étaient capables de traiter. Autrement dit, plus le temps passait, et plus on avait de données collectées qui restaient sur le carreau, à attendre que quelqu'un veuille bien s'en occuper. Etant donné que la différence était exponentielle, on ne s'attendait pas à une révolution technologique permettant de remonter la pente, mais on continuait tout de même à produire gaiement de l'octet sans s'arrêter. Voilà, en plus de quelques menus désordres environnementaux, un autre leg intéressant à nos arrières-arrières-petits-enfants qui, s'ils disposent encore d'assez de minerais pour se construire des bouliers, auront quelques milliers d'années d'analyse numérique devant eux pour s'occuper les longues soirées d'hiver.


Capteurs partout, mesure nulle part


Il est bien connu que, plutôt que par un travail de construction patient et collectif, la science procède par révolutions, bonds de géant et découvertes bouleversantes, qui autorisent à traiter gentiment tous les gens qui ont vécu dans l'ignorance du Fait Scientifique du Jour avec une condescendance teintée de pitié. L'accélération des découvertes fait que, si auparavant on pouvait gentiment se moquer des occupants d'une autre ère, d'un autre siècle ou, tout au moins, des générations antérieures, on peut désormais appliquer ce traitement de faveur à toute publication qui date de moins de cinq ans, et on peut espérer que cette période va encore se réduire avec les progrès fulgurants qui nous attendent encore.


Bizarrement, cet état de fait qui devrait inciter l'ensemble des scientifiques à une grande humilité, étant donné que les donneurs de leçon d'aujourd'hui sont à l'évidence les benêts de demain, semble avoir décuplé l'arrogance ambiante qui permet de porter le regard subtil du civilisé sur le sauvage primitif sur tous ceux qui ne se sont pas mis à la page des dernières découvertes en date. Il semblerait donc que l'industrie de la mode n'ait qu'à bien se tenir et s'en fasse remontrer en terme de revirements capricieux et d'egos surdimensionnés.


Est-ce à dire que notre intelligence s'est tellement développée que nous fassions des avancées spectaculaires tous les deux jours ? Même si les médias nous abreuvent quotidiennement d'annonces de révolutions dans tous les domaines possibles, en vérité si l'on garde un peu la tête froide, on se rendra vite compte que la plupart des triomphes scientifiques récents sont en fait des triomphes de la technologie de détection : à force de construire des appareils de mesure toujours plus précis, d'analyser toujours plus de signaux et d'échantillons, on finit forcément par trouver quelque chose. Détecter des ondes gravitationnelles ? Les doigts dans le nez, si on se permet de construire un appareil de mesure ultra sensible de plusieurs dizaines de kilomètres de long, qu'on lui ajoute quelques algorithmes de réduction de bruit bien sentis et qu'on lui demande d'enregistrer quelques milliards de milliards d'événements. Doit-on réellement féliciter les physiciens qui ont appuyé sur un bouton pour enclencher cet appareillage, et confirmé ainsi quelque chose qui était admis théoriquement depuis près d'un siècle ? On serrerait plutôt la main aux entreprises de chantier qui ont réalisé la structure géante ; et, à vrai dire, en terme de prouesse scientifique, on saura contenir son enthousiasme face à une méthode qui a toute l'élégance et le raffinement du bazooka dégainé pour gagner la peluche au stand de tir de la kermesse de l'école.


Ainsi, les découvertes et autres annonces fracassantes, qui semblent toujours plus nombreuses ces dernières années, sont avant tout dues à la multiplication des capteurs et appareils de mesure en tous genres, autant de prothèses artificielles qui font que l'oeil augmenté de l'homme scrute le fond du monde de manière plus indiscrète que jamais, partout et à toutes les échelles. Rien n'échappe à ce regard impudique, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il aide à voir quoi que ce soit d'intelligible. Le fait que l'on analyse des échantillons de réel toujours plus improbables et auparavant inaccessibles nous fait entrevoir des réalités que nous sommes bien en peine d'expliquer, et au lieu d'une bonne connaissance bien solide c'est avec des flots de spéculations à l'emporte pièce que l'on se retrouve, à tenter de faire rentrer ces données disparates dans un ensemble à peu près cohérent.


On peut tout de même admirer légitimement ces nouvelles possibilités de mesures qui ne cessent de s'ouvrir à nous, bien qu'elles soient la contrepartie d'une consommation de ressources et d'impacts environnementaux sans équivalent. Car produire un téléscope à ultra haute résolution ou un miscoscope permettant de voir au micromètre nécessite toute une structure industrielle et technologique qui n'est pas accessible à la première souris verte venue au fond de son pré.


Il faut également déplorer la déconnexion complète entre ces méthodes de détection et l'expérience humaine sensible. "Scrute la nature, c'est là qu'est ton futur", écrivait Léonard de Vinci, mais on peut douter qu'il parlait d'utiliser un spectromètre à photons ou un laser interférométrique (ici, et ailleurs aussi, nous espérons secrètement que nos lecteurs ne sont pas suffisamment aguerris pour déceler que nous écrivons n'importe quoi pour faire bonne impression). Cet observateur infatigable, qui a dessiné sans relâche ce que la nature lui montrait de plus beau et de plus mystérieux, comme l'écoulement de la cascade ou le vol du rapace, aurait certainement deséspéré de voir ainsi l'observation déléguée à des petites machines qui clignotent, pendant que l'homme se sert essentiellement de ses sens pour trouver le chemin du bureau au parking.



Science de l'écologie, écologie de la science ?


Hmm bon, j'étais parti pour enfoncer encore un peu le clou, mais les souris autour de moi me signifient que j'ai assez dit déjà que la science gaspillait et polluait pour produire ses connaissances. Soit. On admet donc que la science contribue joyeusement à amplifier les dégâts environnementaux qu'elle s'efforce de décrire à ses heures perdues.


Que dire alors des progrès de la science écologique elle-même ? Sans nul doute voilà un domaine qui aura notre absolution, car il est bien clair que nous avons besoin d'une science de l'écologie et de l'environnement ? Tudieu, palsambleu et ventre saint-gris, il semblerait bien que nous ayons du mal à faire bonne figure aujourd'hui et à trouver un terrain d'entente pas trop accidenté pour que la discussion puisse se terminer sur une note positive et que tout le monde reste bons amis.


L'écologie, qui envahit maintenant les discours politiques autant que les discours scientifiques, est-elle exempte des travers que nous avons décrits précédemment ? Voyons un peu, entre la classification sans fin du vivant sous toutes ses formes, l'utilisation de la génétique et du séquençage à gogo, la dissémination de caméras, enregistreurs, capteurs et autres bracelets électroniques dont on affuble des populations d'oiseaux migrateurs ou de cétacés fortement menacés, on aura du mal à trouver une différence d'approche fondamentale, pas plus qu'une autre idée de la recherche que l'accumulation sans réserve de connaissances faites pour être bien proprement rangées et étiquetées au fond d'un tiroir.


On évitera également de trop s'interroger sur le fait qu'un manchot pourrait se trouver légèrement indisposé de devoir porter sa vie durant tout un appareillage électronique qu'il n'a pas demandé, sans même évoquer le fait que cette petite technologie, bien qu'incolore et inodore, pourrait avoir sur lui et son environnement un impact que nous ne percevons pas, ou ne cherchons pas à percevoir (on ne peut pas tout faire non plus).


Bref, il paraîtra difficile de sauter au plafond en pensant aux progrès de cette nouvelle discipline scientifique, surtout si, en fourrant ainsi ses gros doigts partout, elle permet essentiellement d'arriver à ces conclusions que personne n'aurait pu tirer sans son aide qu'il faut préserver la nature, l'environnement, la faune et la flore, arrêter les guerres et les famines et, surtout, surtout, arrêter de fourrer nos gros doigts partout.


Les souris vertes regardent également avec circonspection la tendance à sanctifier, voire cadenasser totalement, certaines zones encore relativement préservées de l'activité humaine, où des cohortes de spécialistes peuvent aller s'ébattre joyeusement et entre eux, et d'où ils peuvent faire la leçon au reste de l'humanité en agitant le doigt d'un air navré. Non, décidément non, nous n'attendons pas grand chose de ces écologues et de cette science écologique qui, bien loin de constituer un modèle alternatif de construction et de partage des savoirs, emprunte tous les chemins tracés par ses congénères avec un enthousiasme juvénile et débordant.



Numériser le réel en couleurs délavées


Arrivé à ce point, il nous faut partager avec les quelques lecteurs qui n'auront pas sauté par la fenêtre ou couru attraper par le collet un des profs descience de leur fille pour lui expliquer la vérité profonde sur sa discipline, le terrible projet de la science moderne, et son fantasme ultime. Car il est désormais bien établi que tout, absolument tout, peut se penser en terme d'information, chose qu'il est possible de représenter, comme c'est commode, sous la forme de séries de nombres, voire de zéros et de uns qui ne nous évoquent rien mais qui font parfaitement sens pour une machine adéquatement programmée.


Pour les plus curieux, nous citons au passage un ouvrage récent qui a l'air de parler justement de ce sujet : il s'agit de "Quand le monde s'est fait nombre", un ouvrage d'Olivier Rey, dont nous avons commenté le précédent livre il y a peu. Nous avouons à notre grande honte ne pas avoir lu ce dernier opus, ayant entendu l'auteur en faire un résumé qui établissait un constat très juste, mais pour ensuite se garder bien de jeter tout jugement sur les mécanismes à l'oeuvre, et donc toute vision alternative à cette numérisation sans fin du monde.


L'idée de la science est bien d'arriver à la représentation numérique de toute chose, une belle copie sur papier glacée de tout phénomène réel. On peut ainsi réduire commodément tout ce qui vit, ou pas d'ailleurs, à quelques mesures bien senties qui nous révèleront l'essence profonde de la chose que l'on inspecte. Un être vivant est par exemple facilement assimilable à sa séquence d'ADN, sauf l'homme quand même, voyons, auquel il faudra ajouter quelques caractéristiques anthropomorphiques qui figurent sur son passeport, en saupoudrant peut-être de quelques données sociologiques qui révéleront toute sa singularité : emploi (catégorie 16S de l'INSEE), éducation (bac+3), situation familiale (marié 2 enfants), commune de naissance (47 012), et ainsi de suite. Qu'est-ce qu'une pensée ? L'activation d'une zone de votre cortex frontal. Qu'est-ce qu'un geste ? Une impulsion électrique se propageant le long de votre système nerveux. Et l'on pourrait décrire de la sorte jusqu'aux domaines qui paraissent les plus éloignés des objets traditionnels de la science, comme les vagues, le vent, l'amour, le rêve, le deuil, etc.


Ah, quel bonheur que de suivre ce beau regard à base de suites de valeurs numériques qui encerclent et déterminent si précisément son objet. La poésie aura peut-être un peu de mal à se frayer un chemin au milieu de cet univers bien propre et bien mesuré, mais il se trouvera toujours des enthousiastes pour vous vendre la magie propre à cette démarche, car la science en marche n'a t-elle pas sa beauté propre ? En vérité, cette manière de décrire le réel n'en est souvent qu'une paraphrase incomplète qui ne l'explique ni ne l'épuise. Constater par exemple que votre hypophyse libère certaines substances lorsque vous êtes en colère n'explique pas ce phénomène étrange qu'est la colère, pas plus que mesurer la masse et la densité de toutes les planètes de la galaxie ne nous fait comprendre ce qu'est l'univers et la place que nous y occupons.


Pourtant, il est inquiétant de voir que nombre de personnes ont dès à présent adopté cette manière d'appréhender le monde, et s'évertuent à vivre leur vie à travers un prisme numérique permanent. Vivons-nous un instant priviliégié ? Vite, il faut le photographier ou le filmer, pour le fixer sur un support numérique plutôt que dans notre propre mémoire. Et ces quantités de documents que nous accumulons au cours de notre existence deviennent plus vraies à nos yeux que notre propre expérience sensible. Pas étonnant que certains rêvent ensuite de transférer éternellement tout ce moi numérique sur des supports autrement plus durables que ces vieux corps appelés à se décâtir. On pourrait bien se demander ce qu'il reste d'une personne dans ces témoignages sans relief, mais peut-être certains sont-ils tellement vidés de substance qu'ils sont devenus équivalents à leur copie numérique. Dans la même veine, bien que se sentant parfaitement alerte et raisonnablement content, on deviendra bien vite en mauvaise santé à la lecture du résultat d'une analyse biochimique qui nous révèle un taux de - mettez ici ce que vous voulez - relativement inquiétant. Ca n'est pas le patient lui même qui saura juger de son état de santé ou de l'intensité de ses symptômes, mais bien l'appareillage médical qui s'empressera de le lui apprendre sous la forme d'un beau rapport chiffré.


On aime dire que celui qui ne possède qu'un marteau voit tous les problèmes sous la forme d'un clou, et on peut dire que dans son domaine la science voit désormais tout sous la forme d'une problème à quantifier et mesurer d'urgence, en le réduisant au passage à des dimensions suffisamment raisonnables pour tenir dans une boîte informatisée de taille standard. Une des conséquences les plus graves de cette démarche, que l'on serait tenté de qualifier d'anti-scientifique tant elle est prête à s'assoir sur 99% des faits observés si elle est capable d'en expliquer 1% avec trois valeurs bien choisies, est la simplification à outrance de pratiquement tous les phénomènes. Plutôt que d'admettre qu'un phénomène est complexe et que la science n'a que peu de choses à contribuer à sa compréhension, on préfèrera le dessiner au gros feutre et en deux couleurs, puis justifier sans fin que cette représentation grossière est bien équivalente au tableau de Boticelli qui était son objet de départ.

Car s'il est bien une chose que la science se refuse à faire, c'est à avouer son impuissance à appréhender quelque chose. Cette tendance est particulièrement visible pour les sciences dites naturelles, où le moindre phénomène, observé à n'importe quelle échelle, est le résultat d'un nombre énorme d'interactions d'organismes ou de matières qui oblige à tirer une pelote sans fin, sans que personne ne se demande un moment si on pourrait un moment s'arrêter de pomper comme les shadoks.

Regardons donc cette petite plante qui pousse toute seule sans s'occuper de nous. Mais diable ! Elle est aidée par une cohorte de bactéries et de petits vers dans le sol. Et en plus elle profite de la présence de ces autres plantes pas loin. Ah oui, et de ces minéraux particuliers à la roche située quelques dizaines de mètres plus bas. Qui eux-même sont décomposés par une autre série d'organismes rigolos qui vivent à proximité. Mais ils ont besoin de ce petit champignon pour cela. Et lui-même ne viendra pas sans cette espèce d'arbre là. Ca tombe bien ! Il pousse justement très bien dans les déjections de souris vertes qui se promènent dans le coin.

Bref, on pourrait faire tourner la roue de la vie assez longtemps comme ça. Il est relativement étonnant de constater que les scientifiques, loin de se décourager de se prendre sans cesse des vestes avec leurs modèles et d'étendre sans arrêt à grand coup de bricolage le système qu'il décrive, n'en tirent pas la conclusion de bon sens que le vivant n'est en fait qu'un seul système, et qu'il échappera toujours à leur tentative maladroite de le décrire.

En vérité, la science a bien des utilités, mais jamais elle ne pourra saisir le réel, tout au mieux pourra-t-elle le détruire et le vider de sa substance à force de le marteler à grand coup de numérisation simplificatoire. Comme nombre de civilisations et de personnes l'ont compris, rien ne saurait faire le tour du réel, et seul l'art est capable d'en restituer une certaine vérité à travers son pouvoir de suggestion. Nos scientifiques seraient donc bien inspirés de se tourner d'urgence vers la pratique du haïku, qui permet de condenser l'expérience pour rendre à la fois l'éternité du monde et la fugacité de l'instant vécu. Les souris vertes ne prétendent pas être capables de ces hauts faits que nous enseignent les grands maîtres japonais, mais elles tentent de contribuer à leur manière à cet effort de description du monde qui, au moins, ne risque ni de le saccager ni de le désenchanter. On termine donc avec cette petite image :

"Goutte de pluie
C'est l'univers tout entier
Qui coule dans ma main"


Midoriro no Mausu (la Souris Verte)



Repeindre la science en vert pomme


Il est plus que temps d'achever notre propos ; affirmons à nouveau avec force qu'il n'est pas question de se débarrasser la science, mais bien de la remettre à sa juste place, et de dénoncer bien haut la tentative de prise de pouvoir numérique qu'elle tente d'accomplir sur à peu près tous les domaines de la vie et de l'expérience humaine. Vu la vitesse à laquelle elle s'enfonce dans cette direction inquiétante, il paraît urgent de fermer un peu le robinet à données qu'est devenu l'expérimentation scientifique, et de réhabiliter l'expérience sensorielle humaine, la seule qui nous permet de comprendre et d'apprécier le monde à sa juste valeur (infinie).


Pour notre part, et fidèles à nos habitudes, nous quittons cet article pour une petite promenade sous la pluie, et avec un peu de chance un peu de vent qui nous permettra ce petit cocktail de sensations simples qui font le sel de la vie. Diantre ! Cette phrase est tellement bucolique que je me demande bien si l'on parlait de science et de numérique aujourd'hui. Vous n'avez qu'à relire l'article pour vous en assurer !







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