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L'inquiétant mariage de la science et du numérique
Date 27/02/2017
Ico Polémiquons
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La science dans ce qu'elle a de meilleur


"Il bat un morceau de charbon de bois

Contre un autre

Comme pour mesurer la profondeur des ténèbres"


Fuyuno Niji (1943-2002)


On ressort le  drapeau noir de la polémique la plus épidermique aujourd'hui, et pour une fois le titre explicite sans détours l'idée qui agite toute la fine équipe des souris vertes, absolument unanime sur le sujet. Même le Professeur Souriso, un scientifique de réputation planétaire, voire stellaire, galactique ou même cosmique, ne mâche pas ses mots quand il s'agit de décrire notre science contemporaine engagée dans une voie qui fait frissonner.


La recherche publique et privée, tel un rouleau compresseur géant et aveugle, s'engage à pieds joints dans une entreprise de numérisation du monde sans précédent, en s'appuyant avec entrain sur les possibilités formidables des nouveaux outils de l'information et de la communication. Comme nombre d'autres pans de la société, dont l'école sur laquelle nous avons déjà eu l'occasion de livrer le fond de notre pensée, elle s'engouffre ainsi les yeux fermés dans cette soi-disant révolution qui bouleverse le changement à coup de rien n'est plus pareil, et au passage, de par sa puissance symbolique et sa force de frappe industrielle, fait advenir effectivement un certain nombre de changements sociaux et environnementaux qui ne vont pas exactement dans le sens de l'amélioration de la qualité de vie de nos souris vertes. Et vu que ceux qui en sont les instigateurs, et semblent les plus sourds à toute forme de modération et de questionnement, sont censés être les élites intellectuelles de notre humanité si débrouillarde, on peut légitimement se demander quelle voix va pouvoir s'élever contre cette marche forcée qui nous entraîne joyeusement vers un futur toujours plus déshumanisé et désenchanté.


Précisons tout de même que, suivant en cela la ligne éditoriale de notre belle catégorie Polémiquons, cet article est absolument sans nuance et ne cherche pas à ménager la chèvre, le chou et leur copain papillon. Il va sans dire que, malgré tout ce qui va suivre, il existe une démarche scientifique utile à la société, voire à l'humanité, et de nombreuses personnes valeureuses qui oeuvrent dans son sens. Mais ceci n'interdit pas de déceler une tendance de fond et certains sous-bassements idéologiques à la science moderne qui la rendent bien peu désirable et, vu l'équilibre actuel du monde, d'affirmer qu'un peu moins de science et un peu plus de haïku serait sans aucun doute salutaire.


On passe donc au microscope cette science sans conscience qui fait trembler les souris dans leurs petites tannières.



Produire du savoir à n'importe quel prix


L'entreprise de la science est, au premier abord, d'une limpidité exemplaire : accumuler des connaissances sur le monde qui nous entoure. On peut s'interroger cependant à bon droit sur la finalité poursuivie. Toute nouvelle connaissance est-elle bonne en soi ? Force est de constater que la science, de manière générale, n'a pas pour simple projet de décrire le monde, mais bien de le prédire pour en retour le transformer. La démarche scientifique est donc à distinguer de celle de l'observateur curieux qui constate des régularités et des singularités dans son environnement, ce qui lui permet de construire le rapport le plus harmonieux possible, même si toujours imparfait, à cet environnement. En revanche, n'est scientifique que ce qui est reproductible, parfaitement contrôlé et maîtrisé, ce qui entraîne déjà une simplification et une mise au pas extrême du réel sur laquelle nous reviendrons.


Mais restons sur l'argument souvent avancé que "c'est pour faire progresser la connaissance", comme si cela seul justifiait toutes les pratiques. Pour faire progresser la connaissance, on se lancera sans état d'âme dans l'expérimentation sur les animaux (est-il besoin de rappeler les milliers de souris, vertes ou autres, torturées chaque jour dans des laboratoires à travers le monde, en toute impunité et sans que personne ne s'en émeuve outre mesure ?), voire les humains lorsque l'on peut le faire et s'en tirer sans trop outrager le badaud, dans la manipulation des gènes d'à peu près tout ce qui bouge (ou pas), le forage expéditionnaire aux quatre coins de la planète, de la pollution galactique à coups de déchets de missions spatiales que l'on pourra laisser dériver pour l'éternité, le tout saupoudré d'un peu de radioactivité bon cru pour ne pas être en reste sur terre, ou encore de construction d'appareils de mesure gigantesques et boulimiques d'énergie, et on pourrait continuer ainsi cette énumération jusqu'à la Sainte-Germaine, sainte patronne de la témérité sans frein.


Dans ce contexte, les comités d'éthique scientifique ne sont que de la pommade bon marché pour éviter que l'on y regarde de trop près, et que l'on commence à s'interroger trop sérieusement sur le bien fondé de certaines recherches et sur le credo de la fin qui justifie les moyens, porté par un système qui tourne en roue libre et sans aucun compte à rendre au citoyen lambda. Ne doutons pas un instant que les interdits d'aujourd'hui seront bien vite renvoyés aux oubliettes de demain, une fois l'opinion suffisamment travaillée et fatiguée de s'indigner. Après la manipulation génétique, le clonage des animaux et, prédisons-le sans sourciller (les souris vertes aussi peuvent prédire sans effort, et toc), le clonage humain prochain, gageons que le meurtre, pardon mort programmée au nom de la science, saura bientôt trouver sa place dans les expériences les plus audacieuses.


Et que dire des dépenses colossales d'énergie fossile, d'intelligence collective et de ressources en tout genre pour savoir si la constante de Planck est vraiment une constante, ou si elle varie en fonction de la météo, ou bien s'il y a eu des océans sur Neptune il a 3 milliards d'années, et si oui de quelle hauteur étaient les vagues ? L'attitude de nos scientifiques, hautaine voire franchement méprisante lorsque quelques voix timides essaient de questionner certains choix de recherche, nous annonce en filigrane que oui, toute connaissance est bonne à prendre, toute question bonne à poser, et à n'importe quel prix pour la société et l'humanité. Ainsi, lorsqu'un enfant se pose la question de savoir si son caca a la même couleur tous les jours, et observe avec intérêt les formes bigarrées qu'il peut prendre, les adultes responsables se permettront de le rappeler à l'ordre à des activités plus sérieuses. Mais qu'un scientifique ait l'idée de lancer un programme de recherche sur la question, et l'on verra immédiatement des assemblées entières de savants disserter d'un air docte sur ces questions de première importance pour la survie de l'humanité.


Selon une réplique du regretté Audiard, quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite, et on peut dire que la science n'en veut plus, des limites, son champ d'expérimentation devant s'étendre sans fin dans une quête insatiable de réponses qui n'appellent que de nouvelles questions. Est-il encore possible aujourd'hui de suggérer du bout des lèvres qu'on pourrait bien se dispenser de savoir certaines choses, non par dogmatisme et par obscurantisme profond, mais simplement parce que ces connaissances ne nous apprennent rien en réalité ? Savoir qu'il existe un 172ème élément à la classification de Mendeleïev ne nous aide pas beaucoup à vivre, aujourd'hui pas plus qu'hier, et à vrai dire l'humanité a su se dispenser de ces savoirs fondamentaux pendant quelques centaines de milliers d'années, aussi l'urgence annoncée de les accumuler à un rythme toujours plus effréné paraît plus que suspecte.


Ceci dit, il est bien évident que nous ne sommes pas opposés par principe à toute forme de recherche scientifique ; il est d'ailleurs bien heureux que certains aiment le tricot et d'autres la mécanique quantique, mais on ne voit pas qu'une part non négligeable des ressources de l'humanité soit consacrée à l'élaboration de nouveaux types de points révolutionnaires pour créer des pulls toujours plus élégants ou des écharpes toujours plus chaudes, donc il est difficile d'expliquer le favoritisme indécent dont jouit cette deuxième catégorie de passionnés.



Produire des connaissances ou produire des données ?


Ah ah, c'est là qu'il s'agit de mettre un grand coup de marteau sur l'enclume, et d'ajouter un peu de fumée et de bruit de tonnerre au passage. Car la science prétend produire des savoirs, alors qu'en réalité aujourd'hui, elle produit surtout des données. Et quand on dit elle, il faut comprendre en réalité : les machines. Parce que, dans ce domaine comme dans bien d'autres, cela fait bien longtemps que les humains ne se foulent plus à aller scruter  eux-mêmes les objets qu'ils étudient, ou à aller ramasser à la main des échantillons de je ne sais quoi. Confortablement assis derrière un écran, le scientifique regarde défiler des colonnes de nombres qu'analysent pour lui de gentils ordinateurs, après que d'autres machines auront été collecter in situ et à grand coup de pelleteuse ou de rayon X le substrat qui permettra cette production de nouvelles connaissances renversantes et jusqu'alors inconnues.


En fait de connaissances, ce sont de fait des gigatonnes de données numériques dont nous inondent les labos de recherche. Séquençages sans fin de nouveaux génomes, cartographie de milliards de bactéries, étude de la position relative de toutes les particules de l'univers à l'échelle du micron, analyse spectrale de toutes les étoiles de la voie lactée, on ne manque pas d'idées pour remplir des disques magnétiques de jolis zéros et de uns. La puissance de calcul des processeurs, alliée aux capacités de stockage toujours grandissantes, ont permis un essor sans précédent de la course à la nouvelle donnée.


Sachant que, dans le monde de la recherche, l'aura et le prestige sont mesurés au nombre de publications que l'on est capable d'aligner sans respirer, on comprend que l'on aura tout intérêt à faire travailler au maximum des machines véloces pour avoir toujours quelque chose de publiable sous le coude. Voici une bonne recette du Professeur Souriso quand il est en mal de financement : on prend un bon appareil de mesure, on le place quelque part avec une question profonde rapidement esquissée pour faire bonne figure, par exemple sur la variation du nombre de feuilles dans un arbre en fonction de son exposition et de sa prise au vent, on effectue quelques milliards de mesures, on concocte une petite conclusion, par exemple le fait bouleversant qu'il y a plus de feuilles (et plus grandes en plus, on peut ajouter une corrélation statistique sans supplément) si l'arbre reçoit plus de soleil et moins de vent, avec une courbe qui montre que la correspondance est sub-linéaire mais pas mal quand même, et hop vous avez un article prêt à sortir dans Science Weekly.


Cette production frénétique de données a deux corollaires intéressants. D'une part, la recherche mondiale est une pourvoyeuse généreuse de pollution numérique. Consommation réseau, mémoire, processeur, stockage, tout y passe pour des programmes de recherche toujours plus nombreux, et aucune discipline n'échappe au raz-de-marée de l'informatisation à outrance : même les humanités, comme on aime à les appeler, bénéficient des dernières innovations en terme de datatation carbone, numérisation de documents anciens ou analyse spectrale de restes fossiles.

Et rappelons que, bien que l'on pleure à chaudes larmes en pensant aux coupes sombres dans les budgets qui entravent cette aventure de la pensée si nécessaire, c'est en réalité la part du budget dans l'ensemble du fameux PIB qui n'arrive plus à se maintenir de manière aussi fringante avec la survenue de ces mesures liberticides. Mais, ce PIB étant lui même maintenu sous perfusion dans un état de croissance inexorable, l'effort de recherche absolu, lui, est en constante augmentation. Rappelons-nous qu'il n'y a jamais eu au cours de l'histoire autant d'argent, de ressources, de personnes mobilisées à cette entreprise de description numérique du monde que ce nous connaissons aujourd'hui.

D'autre part, ce constat, associé à la puissance croissante de nos gentils ordinateurs et à la précision sans cesse plus fine des appareils de mesure, contribue à nous produire un excès de données. En effet, il est nettement plus facile de produire des chiffres que d'en tirer quelque chose d'intelligent et d'exploitable. Inutile de dire que les humains sont largement à la remorque, incapables de traiter en un mois le millionième de ce qu'une machine va leur écrire en une minute, mais même les machines se révèlent impuissantes à les sortir de cette panade. Algorithmes intelligents, réseaux de neurones, apprentissage statistique, tout est bon pour essayer d'analyser ces flots de données qui nous arrivent et qu'on ne sait pas par quel bout prendre, mais rien n'y fait, car ces méthodes sont elles-même coûteuses à mettre en oeuvre, et de toute manière n'étant jamais beaucoup plus malignes que les gens qui les conçoivent, n'ont pas forcément beaucoup d'éclairs de génie à partager avec le genre humain qui les écoute religieusement comme l'oracle de Delphes.

Je me souviens d'une conférence donnée par une chercheuse qui s'intéressait à des méthodes de cartographie sismique, et qui avouait sans détour que son laboratoire produisait une quantité de données astronomique par rapport à ce qu'ils étaient capables de traiter. Autrement dit, plus le temps passait, et plus on avait de données collectées qui restaient sur le carreau, à attendre que quelqu'un veuille bien s'en occuper. Etant donné que la différence était exponentielle, on ne s'attendait pas à une révolution technologique permettant de remonter la pente, mais on continuait tout de même à produire gaiement de l'octet sans s'arrêter. Voilà, en plus de quelques menus désordres environnementaux, un autre leg intéressant à nos arrières-arrières-petits-enfants qui, s'ils disposent encore d'assez de minerais pour se construire des bouliers, auront quelques milliers d'années d'analyse numérique devant eux pour s'occuper les longues soirées d'hiver.


Capteurs partout, mesure nulle part


Il est bien connu que, plutôt que par un travail de construction patient et collectif, la science procède par révolutions, bonds de géant et découvertes bouleversantes, qui autorisent à traiter gentiment tous les gens qui ont vécu dans l'ignorance du Fait Scientifique du Jour avec une condescendance teintée de pitié. L'accélération des découvertes fait que, si auparavant on pouvait gentiment se moquer des occupants d'une autre ère, d'un autre siècle ou, tout au moins, des générations antérieures, on peut désormais appliquer ce traitement de faveur à toute publication qui date de moins de cinq ans, et on peut espérer que cette période va encore se réduire avec les progrès fulgurants qui nous attendent encore.


Bizarrement, cet état de fait qui devrait inciter l'ensemble des scientifiques à une grande humilité, étant donné que les donneurs de leçon d'aujourd'hui sont à l'évidence les benêts de demain, semble avoir décuplé l'arrogance ambiante qui permet de porter le regard subtil du civilisé sur le sauvage primitif sur tous ceux qui ne se sont pas mis à la page des dernières découvertes en date. Il semblerait donc que l'industrie de la mode n'ait qu'à bien se tenir et s'en fasse remontrer en terme de revirements capricieux et d'egos surdimensionnés.


Est-ce à dire que notre intelligence s'est tellement développée que nous fassions des avancées spectaculaires tous les deux jours ? Même si les médias nous abreuvent quotidiennement d'annonces de révolutions dans tous les domaines possibles, en vérité si l'on garde un peu la tête froide, on se rendra vite compte que la plupart des triomphes scientifiques récents sont en fait des triomphes de la technologie de détection : à force de construire des appareils de mesure toujours plus précis, d'analyser toujours plus de signaux et d'échantillons, on finit forcément par trouver quelque chose. Détecter des ondes gravitationnelles ? Les doigts dans le nez, si on se permet de construire un appareil de mesure ultra sensible de plusieurs dizaines de kilomètres de long, qu'on lui ajoute quelques algorithmes de réduction de bruit bien sentis et qu'on lui demande d'enregistrer quelques milliards de milliards d'événements. Doit-on réellement féliciter les physiciens qui ont appuyé sur un bouton pour enclencher cet appareillage, et confirmé ainsi quelque chose qui était admis théoriquement depuis près d'un siècle ? On serrerait plutôt la main aux entreprises de chantier qui ont réalisé la structure géante ; et, à vrai dire, en terme de prouesse scientifique, on saura contenir son enthousiasme face à une méthode qui a toute l'élégance et le raffinement du bazooka dégainé pour gagner la peluche au stand de tir de la kermesse de l'école.


Ainsi, les découvertes et autres annonces fracassantes, qui semblent toujours plus nombreuses ces dernières années, sont avant tout dues à la multiplication des capteurs et appareils de mesure en tous genres, autant de prothèses artificielles qui font que l'oeil augmenté de l'homme scrute le fond du monde de manière plus indiscrète que jamais, partout et à toutes les échelles. Rien n'échappe à ce regard impudique, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il aide à voir quoi que ce soit d'intelligible. Le fait que l'on analyse des échantillons de réel toujours plus improbables et auparavant inaccessibles nous fait entrevoir des réalités que nous sommes bien en peine d'expliquer, et au lieu d'une bonne connaissance bien solide c'est avec des flots de spéculations à l'emporte pièce que l'on se retrouve, à tenter de faire rentrer ces données disparates dans un ensemble à peu près cohérent.


On peut tout de même admirer légitimement ces nouvelles possibilités de mesures qui ne cessent de s'ouvrir à nous, bien qu'elles soient la contrepartie d'une consommation de ressources et d'impacts environnementaux sans équivalent. Car produire un téléscope à ultra haute résolution ou un miscoscope permettant de voir au micromètre nécessite toute une structure industrielle et technologique qui n'est pas accessible à la première souris verte venue au fond de son pré.


Il faut également déplorer la déconnexion complète entre ces méthodes de détection et l'expérience humaine sensible. "Scrute la nature, c'est là qu'est ton futur", écrivait Léonard de Vinci, mais on peut douter qu'il parlait d'utiliser un spectromètre à photons ou un laser interférométrique (ici, et ailleurs aussi, nous espérons secrètement que nos lecteurs ne sont pas suffisamment aguerris pour déceler que nous écrivons n'importe quoi pour faire bonne impression). Cet observateur infatigable, qui a dessiné sans relâche ce que la nature lui montrait de plus beau et de plus mystérieux, comme l'écoulement de la cascade ou le vol du rapace, aurait certainement deséspéré de voir ainsi l'observation déléguée à des petites machines qui clignotent, pendant que l'homme se sert essentiellement de ses sens pour trouver le chemin du bureau au parking.



Science de l'écologie, écologie de la science ?


Hmm bon, j'étais parti pour enfoncer encore un peu le clou, mais les souris autour de moi me signifient que j'ai assez dit déjà que la science gaspillait et polluait pour produire ses connaissances. Soit. On admet donc que la science contribue joyeusement à amplifier les dégâts environnementaux qu'elle s'efforce de décrire à ses heures perdues.


Que dire alors des progrès de la science écologique elle-même ? Sans nul doute voilà un domaine qui aura notre absolution, car il est bien clair que nous avons besoin d'une science de l'écologie et de l'environnement ? Tudieu, palsambleu et ventre saint-gris, il semblerait bien que nous ayons du mal à faire bonne figure aujourd'hui et à trouver un terrain d'entente pas trop accidenté pour que la discussion puisse se terminer sur une note positive et que tout le monde reste bons amis.


L'écologie, qui envahit maintenant les discours politiques autant que les discours scientifiques, est-elle exempte des travers que nous avons décrits précédemment ? Voyons un peu, entre la classification sans fin du vivant sous toutes ses formes, l'utilisation de la génétique et du séquençage à gogo, la dissémination de caméras, enregistreurs, capteurs et autres bracelets électroniques dont on affuble des populations d'oiseaux migrateurs ou de cétacés fortement menacés, on aura du mal à trouver une différence d'approche fondamentale, pas plus qu'une autre idée de la recherche que l'accumulation sans réserve de connaissances faites pour être bien proprement rangées et étiquetées au fond d'un tiroir.


On évitera également de trop s'interroger sur le fait qu'un manchot pourrait se trouver légèrement indisposé de devoir porter sa vie durant tout un appareillage électronique qu'il n'a pas demandé, sans même évoquer le fait que cette petite technologie, bien qu'incolore et inodore, pourrait avoir sur lui et son environnement un impact que nous ne percevons pas, ou ne cherchons pas à percevoir (on ne peut pas tout faire non plus).


Bref, il paraîtra difficile de sauter au plafond en pensant aux progrès de cette nouvelle discipline scientifique, surtout si, en fourrant ainsi ses gros doigts partout, elle permet essentiellement d'arriver à ces conclusions que personne n'aurait pu tirer sans son aide qu'il faut préserver la nature, l'environnement, la faune et la flore, arrêter les guerres et les famines et, surtout, surtout, arrêter de fourrer nos gros doigts partout.


Les souris vertes regardent également avec circonspection la tendance à sanctifier, voire cadenasser totalement, certaines zones encore relativement préservées de l'activité humaine, où des cohortes de spécialistes peuvent aller s'ébattre joyeusement et entre eux, et d'où ils peuvent faire la leçon au reste de l'humanité en agitant le doigt d'un air navré. Non, décidément non, nous n'attendons pas grand chose de ces écologues et de cette science écologique qui, bien loin de constituer un modèle alternatif de construction et de partage des savoirs, emprunte tous les chemins tracés par ses congénères avec un enthousiasme juvénile et débordant.



Numériser le réel en couleurs délavées


Arrivé à ce point, il nous faut partager avec les quelques lecteurs qui n'auront pas sauté par la fenêtre ou couru attraper par le collet un des profs descience de leur fille pour lui expliquer la vérité profonde sur sa discipline, le terrible projet de la science moderne, et son fantasme ultime. Car il est désormais bien établi que tout, absolument tout, peut se penser en terme d'information, chose qu'il est possible de représenter, comme c'est commode, sous la forme de séries de nombres, voire de zéros et de uns qui ne nous évoquent rien mais qui font parfaitement sens pour une machine adéquatement programmée.


Pour les plus curieux, nous citons au passage un ouvrage récent qui a l'air de parler justement de ce sujet : il s'agit de "Quand le monde s'est fait nombre", un ouvrage d'Olivier Rey, dont nous avons commenté le précédent livre il y a peu. Nous avouons à notre grande honte ne pas avoir lu ce dernier opus, ayant entendu l'auteur en faire un résumé qui établissait un constat très juste, mais pour ensuite se garder bien de jeter tout jugement sur les mécanismes à l'oeuvre, et donc toute vision alternative à cette numérisation sans fin du monde.


L'idée de la science est bien d'arriver à la représentation numérique de toute chose, une belle copie sur papier glacée de tout phénomène réel. On peut ainsi réduire commodément tout ce qui vit, ou pas d'ailleurs, à quelques mesures bien senties qui nous révèleront l'essence profonde de la chose que l'on inspecte. Un être vivant est par exemple facilement assimilable à sa séquence d'ADN, sauf l'homme quand même, voyons, auquel il faudra ajouter quelques caractéristiques anthropomorphiques qui figurent sur son passeport, en saupoudrant peut-être de quelques données sociologiques qui révéleront toute sa singularité : emploi (catégorie 16S de l'INSEE), éducation (bac+3), situation familiale (marié 2 enfants), commune de naissance (47 012), et ainsi de suite. Qu'est-ce qu'une pensée ? L'activation d'une zone de votre cortex frontal. Qu'est-ce qu'un geste ? Une impulsion électrique se propageant le long de votre système nerveux. Et l'on pourrait décrire de la sorte jusqu'aux domaines qui paraissent les plus éloignés des objets traditionnels de la science, comme les vagues, le vent, l'amour, le rêve, le deuil, etc.


Ah, quel bonheur que de suivre ce beau regard à base de suites de valeurs numériques qui encerclent et déterminent si précisément son objet. La poésie aura peut-être un peu de mal à se frayer un chemin au milieu de cet univers bien propre et bien mesuré, mais il se trouvera toujours des enthousiastes pour vous vendre la magie propre à cette démarche, car la science en marche n'a t-elle pas sa beauté propre ? En vérité, cette manière de décrire le réel n'en est souvent qu'une paraphrase incomplète qui ne l'explique ni ne l'épuise. Constater par exemple que votre hypophyse libère certaines substances lorsque vous êtes en colère n'explique pas ce phénomène étrange qu'est la colère, pas plus que mesurer la masse et la densité de toutes les planètes de la galaxie ne nous fait comprendre ce qu'est l'univers et la place que nous y occupons.


Pourtant, il est inquiétant de voir que nombre de personnes ont dès à présent adopté cette manière d'appréhender le monde, et s'évertuent à vivre leur vie à travers un prisme numérique permanent. Vivons-nous un instant priviliégié ? Vite, il faut le photographier ou le filmer, pour le fixer sur un support numérique plutôt que dans notre propre mémoire. Et ces quantités de documents que nous accumulons au cours de notre existence deviennent plus vraies à nos yeux que notre propre expérience sensible. Pas étonnant que certains rêvent ensuite de transférer éternellement tout ce moi numérique sur des supports autrement plus durables que ces vieux corps appelés à se décâtir. On pourrait bien se demander ce qu'il reste d'une personne dans ces témoignages sans relief, mais peut-être certains sont-ils tellement vidés de substance qu'ils sont devenus équivalents à leur copie numérique. Dans la même veine, bien que se sentant parfaitement alerte et raisonnablement content, on deviendra bien vite en mauvaise santé à la lecture du résultat d'une analyse biochimique qui nous révèle un taux de - mettez ici ce que vous voulez - relativement inquiétant. Ca n'est pas le patient lui même qui saura juger de son état de santé ou de l'intensité de ses symptômes, mais bien l'appareillage médical qui s'empressera de le lui apprendre sous la forme d'un beau rapport chiffré.


On aime dire que celui qui ne possède qu'un marteau voit tous les problèmes sous la forme d'un clou, et on peut dire que dans son domaine la science voit désormais tout sous la forme d'une problème à quantifier et mesurer d'urgence, en le réduisant au passage à des dimensions suffisamment raisonnables pour tenir dans une boîte informatisée de taille standard. Une des conséquences les plus graves de cette démarche, que l'on serait tenté de qualifier d'anti-scientifique tant elle est prête à s'assoir sur 99% des faits observés si elle est capable d'en expliquer 1% avec trois valeurs bien choisies, est la simplification à outrance de pratiquement tous les phénomènes. Plutôt que d'admettre qu'un phénomène est complexe et que la science n'a que peu de choses à contribuer à sa compréhension, on préfèrera le dessiner au gros feutre et en deux couleurs, puis justifier sans fin que cette représentation grossière est bien équivalente au tableau de Boticelli qui était son objet de départ.

Car s'il est bien une chose que la science se refuse à faire, c'est à avouer son impuissance à appréhender quelque chose. Cette tendance est particulièrement visible pour les sciences dites naturelles, où le moindre phénomène, observé à n'importe quelle échelle, est le résultat d'un nombre énorme d'interactions d'organismes ou de matières qui oblige à tirer une pelote sans fin, sans que personne ne se demande un moment si on pourrait un moment s'arrêter de pomper comme les shadoks.

Regardons donc cette petite plante qui pousse toute seule sans s'occuper de nous. Mais diable ! Elle est aidée par une cohorte de bactéries et de petits vers dans le sol. Et en plus elle profite de la présence de ces autres plantes pas loin. Ah oui, et de ces minéraux particuliers à la roche située quelques dizaines de mètres plus bas. Qui eux-même sont décomposés par une autre série d'organismes rigolos qui vivent à proximité. Mais ils ont besoin de ce petit champignon pour cela. Et lui-même ne viendra pas sans cette espèce d'arbre là. Ca tombe bien ! Il pousse justement très bien dans les déjections de souris vertes qui se promènent dans le coin.

Bref, on pourrait faire tourner la roue de la vie assez longtemps comme ça. Il est relativement étonnant de constater que les scientifiques, loin de se décourager de se prendre sans cesse des vestes avec leurs modèles et d'étendre sans arrêt à grand coup de bricolage le système qu'il décrive, n'en tirent pas la conclusion de bon sens que le vivant n'est en fait qu'un seul système, et qu'il échappera toujours à leur tentative maladroite de le décrire.

En vérité, la science a bien des utilités, mais jamais elle ne pourra saisir le réel, tout au mieux pourra-t-elle le détruire et le vider de sa substance à force de le marteler à grand coup de numérisation simplificatoire. Comme nombre de civilisations et de personnes l'ont compris, rien ne saurait faire le tour du réel, et seul l'art est capable d'en restituer une certaine vérité à travers son pouvoir de suggestion. Nos scientifiques seraient donc bien inspirés de se tourner d'urgence vers la pratique du haïku, qui permet de condenser l'expérience pour rendre à la fois l'éternité du monde et la fugacité de l'instant vécu. Les souris vertes ne prétendent pas être capables de ces hauts faits que nous enseignent les grands maîtres japonais, mais elles tentent de contribuer à leur manière à cet effort de description du monde qui, au moins, ne risque ni de le saccager ni de le désenchanter. On termine donc avec cette petite image :

"Goutte de pluie
C'est l'univers tout entier
Qui coule dans ma main"


Midoriro no Mausu (la Souris Verte)



Repeindre la science en vert pomme


Il est plus que temps d'achever notre propos ; affirmons à nouveau avec force qu'il n'est pas question de se débarrasser la science, mais bien de la remettre à sa juste place, et de dénoncer bien haut la tentative de prise de pouvoir numérique qu'elle tente d'accomplir sur à peu près tous les domaines de la vie et de l'expérience humaine. Vu la vitesse à laquelle elle s'enfonce dans cette direction inquiétante, il paraît urgent de fermer un peu le robinet à données qu'est devenu l'expérimentation scientifique, et de réhabiliter l'expérience sensorielle humaine, la seule qui nous permet de comprendre et d'apprécier le monde à sa juste valeur (infinie).


Pour notre part, et fidèles à nos habitudes, nous quittons cet article pour une petite promenade sous la pluie, et avec un peu de chance un peu de vent qui nous permettra ce petit cocktail de sensations simples qui font le sel de la vie. Diantre ! Cette phrase est tellement bucolique que je me demande bien si l'on parlait de science et de numérique aujourd'hui. Vous n'avez qu'à relire l'article pour vous en assurer !







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Le Petit Geste de l'Année : je ne commande rien d'électronique au père noël
Date 23/12/2016
Ico Polémiquons
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"Comme des cadeaux
Descendus du ciel
Ces fleurs de cerisier"

Midoriro no Mausu (la Souris Verte)

Une petite pensée avant que la majeure partie du pays ne se rue vers une indigestion collective et copieusement alcoolisée, au moment où l'esprit est encore suffisamment désembrumé pour apercevoir les petites souris vertes qui courent gaiement par les chemins. Il n'est pas trop tard pour tirer le père noël par la barbe hors de son traineau et pour vider sa hotte de tout l'attirail numérique que l'on a eu l'imprudence de lui commander cette année.


Voyons donc, nous fallait-il réellement pour survivre à la prochaine année disposer de cet incroyable téléphone qui se connecte automatiquement au nouveau portable ultra fin qui dialogue avec une tablette de dernière génération au travers d'une borne wifi à la portée kilométrique qui se paramètre sur un écran plasma gigantesque auquel est branchée la GameStation XII même pas encore disponible en Europe ?


Pour soulager un peu le travail des rennes qui doivent courir aux quatre coins les plus sordides de la planète pour rassembler ces produits dangereux pour l'environnement et la santé des enfants et des femmes enceintes, les souris vertes donnent leur petite liste au père noël nettement plus facile à rassembler :

- une boîte de crayons de couleur, avec une douzaine de nuances de verts

- l'intégrale des haïkus du vénérable Matsuo Bashõ

- quelques graines de plantes sauvages à resemer à la volée

- quelques journées de congés pour se promener en forêt


Un collectif de souris vertes particulièrement radicales me demande d'ajouter les revendications suivantes, que je me contente d'écrire sous la contrainte et sans y apporter le moindre soutien :

- le quintuplement du prix de l'essence pour les appareils à moteur utilisés au jardin
- la baisse de l'éclairage nocturne
- l'enfermement sous bonne garde des chats qui passent leur temps à terroriser les souris et les petits oiseaux

- l'interdiction finale et définitive des pesticides, fongicides, insecticides, planticides, composticides, abeillicides, souricides, et plus généralement vie-marine-et-terrestre-icides

- le sabotage sans merci des antennes relais de téléphone portable (des furies je vous dis, je ne sais pas ce qui leur prend)

- le piratage de tous les sites de promotion effrénée de consommation numérique à coup d'avalanche de GigaPixels et de Tera-Herz


Hum. Bon. Eh bien le père noël n'à qu'à bien se tenir. Encore que vu ce qu'on vient de lui mettre sur les bras, il y a fort à parier qu'il finisse par choisir la facilité et qu'on se retrouve avec la liste initiale de gadgets à écran. Qu'à cela ne tienne, on fera toujours mieux l'année prochaine !


Il nous reste à souhaiter à tous nos fidèles lecteurs de joyeuses fêtes, en rires, en chansons, en haïkus, et tout ce qu'on voudra d'autre !




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Ecole et numérique font-ils bon ménage ?
Date 30/07/2016
Ico Polémiquons
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Petite souris verte à l'école du numérique

"Les lunes et les fleurs :

Voici les véritables

Maîtres"


Matsuo Bashõ (1644-1695)


"Les tablettes et les tableaux numériques :

Voici les véritables

Maîtres"


Programme de l'Education Nationale (2019-2020)



Normalement je me permettrais jamais de dénaturer ainsi un magnifique haïku du vénérable Matsuo Bashõ, mais il faut y aller les deux pieds dans le plat et à pieds joints pour inaugurer notre rubrique Polémiquons. Contrairement à la délicatesse de la rosée du matin frémissant sur le pétale de la frêle pâquerette qui nous caractérise habituellement, on sort aujourd'hui les gants de boxe et la sono de gros bourrin pour envoyer du bon article d'humeur qui tache, de plein parti pris, sans débat contradictoire et de politiquement correct dégoulinant sur la cravate d'un journaliste médiatique professionnel. Il faut bien se défouler quelquefois, les souris vertes sont bien gentilles mais elles ont aussi de l'énergie, voire de l'agacement ou de la saine colère parfois, à dépenser elles aussi.


On dégaine donc notre bazooka géant pour le pointer en direction d'un sujet qui mérite bien qu'on s'y attarde, quitte à distribuer quelques coups de pieds au derrière qui se perdent. Mais rassurez-vous, les pieds de souris sont petits et tout molletonnés, on ne risque pas de faire bien mal, tout au plus réveillera-t-on de leur hébétude, espérons le, quelques prophètes et fanatiques qui scandent comme des robots le même mot : "numérique, numérique, numérique". Qui sont-elles, ces âmes perdues, errant dans les affres d'un monde qui leur échappe et se réfugient derrière une idole plaqué or de fabrication douteuse, une pâle imitation bon marché destinée aux touristes naïfs qu'ils sont ? Ministres, hauts fonctionnaires, pédagogues, inspecteurs, recteurs, chefs d'établissement, peut-être même quelques enseignants ou parents d'élèves emportés par la vague de fond qui semble s'élever de manière irréristible, le monde entier de l'éducation semble adhérer à cette secte d'un nouveau type, l'Ordre du Numérique Partout. Hors de l'écran, point de salut. Si ça ne bouge pas, ne clignote pas, ne bruite pas, ne vibre pas, ne multimédiate pas, c'est qu'on n'est pas dans un Contexte d'Apprentissage, et qu'on n'abreuve donc pas nos chères têtes blondes de tout le savoir qu'ils peuvent légitimement nous réclamer, comme par exemple celui d'apprendre à maîtriser un outil indispensable à la survie en société qui leur permettra de jouer à Lance Ton Pingouin de manière professionnelle.


Vous l'aurez compris, la question posée dans le titre est de pure forme et on ne fera pas semblant de singer le plan de la bonne dissertation scolaire, "thèse, antithèse, foutaise"  comme le désignait poétiquement un de mes enseignants de lettres ; on saute directement et allègrement à l'antithèse, sans essayer de scruter l'infinitésimal pour deviner un quelconque bénéfice caché à la politique éducative actuelle en matière de numérique. Non non non. Allez on entame notre procès à charge.


Grandir avec le numérique par ceux qui ne l'ont pas vécu


Commençons tout de suite par un étonnement légitime : comment se fait-il que toutes les personnes sus-citées, généralement d'un âge d'autant plus respectable que leur poids dans la hiérarchie (et corporel me souffle une souris, ah vraiment on ne vole pas haut aujourd'hui) est grand, en viennent à penser que le numérique est indispensable à toute forme d'éducation quand eux-mêmes ont grandi dans un système où il était totalement absent ? Ils sont pourtant censés être les exemples de réussite scolaire les plus aboutis de cet ancien système qu'ils s'emploient à fouler aux pieds. Serait-ce donc que l'éducation qu'ils ont reçue était en fait un tissu d'insanités duquel ils ont dû lutter toute leur vie pour se défaire ?


Je ne pense pas qu'on trouvera beaucoup de ces éminentes personnes pour nous soutenir une telle position, aussi il faut chercher ailleurs l'explication du grand chamboulement nécessaire et inéluctable du Progrès Pédagogique par les Nouveaux Outils de l'Information (désolé si je n'ai pas les termes exacts, mais ça change tous les 2 mois, aussi il est difficile de se tenir à la page du jargon éducativo-progressiste). Selon moi, si l'école doit impérativement adapter ses pratiques pour marcher sur les mains et regarder avec les pieds, ce n'est pas l'ancien système qui en est la cause mais les Elèves, cette espèce étrange qui est manifestement inadaptée à toute forme de vie terrestre sans une bonne dose d'appareillage numérique.


Il n'est pas nouveau que les générations vieillissantes aient du mal à comprendre celles qui les suivent et doivent donc construire des schémas d'explication pas toujours très subtils pour appréhender cette altérité inquiétante. Les discours sur la jeunesse qui n'a plus de (-remplacer ici par ce qui vous plaît, sauf souris verte je vous prie, les jeunes aiment les souris vertes comme tout le monde-) ne datent pas d'hier. Ces discours, d'ailleurs, ont en retour un effet essentialisant qui enferment lesdits jeunes dans la cage qu'on leur dessine, et fait se réaliser le fantasme : après avoir bien digéré l'image qu'on leur renvoie, les jeunes seront des adolescents impossibles et rivés à leurs téléphones portables, les enfants seront des drogués des écrans tyranniques, les bébés même seront fragiles et capricieux. Beauté de la prophétie auto-réalisatrice, comme un voeu qu'on soufflerait à notre lampe magique et qui se trouverait exhaucé à simplement le formuler, sauf que c'est précisément à chaque fois ce qu'on l'on prétend combattre que l'on fait advenir. Et cette mécanique fonctionne à plein à l'école : sans surprise, les élèves seront désinvestis, incapables de lire 3 mots de suite sans bailler, et totalement atones devant tout ce qui n'a pas des couleurs éclatantes et virevolte à la vitesse du son.


Le jeune, sous le scalpel et au microscope


Quelle est donc l'anthropologie du jeune que nous livre en filigrane l'institution scolaire dans ses discours et ses fameuses innovations pédagogiques ? On peut la résumer par quelques traits saillants, et les dispositions correctives qu'il conviendra d'appliquer pour y répondre :


  • l'élève est incapable de lire : on lui proposera des images, des vidéos, des sons. Et en plus c'est plus vivant, on lutte donc contre l'ennui.
  • l'élève est incapable d'utiliser un support papier quelconque : on lui en proposera immédiatement une version numérique.
  • l'élève ne supporte pas l'échec : on évitera soigneusement toute situation qui pourrait donc le mettre en difficulté. Soit en particulier toute situation normale d'apprentissage, où il pourrait se voir confronté à de l'inconnu ou du non maîtrisé, sinon quelle angoisse et quelle frustration.
  • l'élève ne s'intéresse qu'à la technologie et au multimédia : on va donc lui en donner au kilo.
  • l'élève évolue dans un environnement familial et social absolument pas propice au travail personnel : on ne lui demandera aucun travail en dehors du temps scolaire, et puis il ne faut pas exagérer non plus, il a une vie personnelle riche à jouer en bande à Lance Ton Pingouin, il faut la respecter.
  • l'élève est déprimé, ennuyé et non épanoui par nature : il s'agit de lui remonter le moral par des enseignements ludiques et enthousiasmants, car il est bien connu que l'école est la mieux placée pour proposer du divertissement aux jeunes
  • l'élève évolue dans un monde difficile dans lequel il va devoir lutter pour survivre : il faut le préparer autant que possible à cette société hostile et si difficile à comprendre, notamment en lui inculquant des savoirs techniques indispensables à sa future vie professionnelle (oups, dommage qu'ils soient périmés avant même sa sortie d'école).
  • l'élève n'a aucune culture et ne connaît rien au monde qui l'entoure : il faut lui donner de grands cours magistraux qui feront de lui un Citoyen Responsable qui comprend comment trier sa poubelle.
  • l'élève a sa culture propre qu'il s'agit de respecter : il faut que cette culture rentre dans les enseignements, ce qui permet de gagner son attention et de respecter la règle du "jamais d'échec", enfin en théorie car on trouve toujours des gens pour avoir zéro sur une interrogation où il s'agit d'orthographier correctement leur nom propre.


On peut remarquer que cette liste n'est pas exempte de contradictions. Ainsi, l'élève est tout à la fois quelqu'un de totalement hors du monde auquel il s'agirait d'inculquer les bonnes valeurs et connaissances qui lui manquent pour vivre en société, et en même temps il a sa culture propre incompréhensible pour le commun des mortels, mais qu'il s'agit de respecter au même titre que n'importe quelle autre au nom du droit à la différence (ou plutôt à l'indifférence, puisque tout devient égal et qu'il ne s'agirait certainement pas de dire que certaines formes de culture sont préférables à d'autres).


Cette contradiction s'imprime également très fortement dans le discours sur le numérique que tient l'école : il semblerait que les élèves soient mystérieusement tous tombés dans la marmite à potion magique étant petits, et donc soient nés pour avoir un appareil mobile branché directement au poignet, et dans le même temps on en ferait des illettrés complets en la matière qu'il est urgent d'initier aux systèmes d'information dès l'école primaire. Alors, il faudrait tout de même se décider : béotiens complets qui ne comprennent rien à ces outils, ou super génies qui nous laissent sur le carreau dès qu'ils atteignent les deux ans et demi ?


Suivre le monde en plein changement révolutionnaire du bouleversement cataclysmique d'une évolution nouvelle


On peut penser que le tableau que l'on vient de dresser en dit plus long sur les gens qui, consciemment ou inconsciemment, le peignent aux grandes couleurs de la république. En tous les cas, croyons-en ces apôtres de la bonne parole éducative, il est certain que les bonnes vieilles recettes ne peuvent plus fonctionner dans ce monde nouveau qui n'a plus rien à voir avec l'ancien, et donc qu'il est urgent de détruire à coup de pelle tout ce qui a pu un jour où l'autre servir de socle à leur propre éducation. Se rappeler qu'il y a tout simplement une vingtaine d'années, la possession d'un ordinateur personnel était tout à fait exceptionnelle, que seuls les champions du monde de poids et haltères pouvaient posséder des téléphones portables, que personne ne connaissait internet, peut tout de même amener à s'interroger sur le fait que la sélection naturelle réussisse à fonctionner à cette échelle de temps pour nous produire autant d'individus qui auraient tout simplement été incapables de survivre dans cette période antédiluvienne fort heureusement révolue. Et encore, il semblerait que cette sélection s'accèlère tellement que chaque cohorte d'élèves n'ait plus rien à voir avec celle qui précédait, et qu'il faille donc continuellement tout changer pour que rien ne change (c'est-à-dire pour qu'à la fin tout le monde soit un citoyen modèle bien éduqué, employable et propre sur lui).


Osons tout de même cette petite supposition audacieuse : en vérité, ce ne sont pas fondamentalement les enfants qui changent, même si évidemment la modification chaque fois réinventée de l'image qu'on leur renvoie a une influence sur eux, ce n'est même pas le monde qui change à un rythme effréné comme on voudrait nous le faire croire tous les jours. Les informaticiens savent bien qu'aucune révolution conceptuelle n'est intervenue entre l'informatique des années 1970 et celle d'aujourd'hui, certains programmes de cette époque équipant toujours d'ailleurs une bonne partie de nos systèmes d'exploitation, la seule chose qui a changé, et c'est vrai de manière spectaculaire, c'est le matériel qui a offert des capacités de stockage et de calcul nettement accrues. D'accord, et plus de pixels, on pourra relire notre magnifique article sur les écrans pour se rappeler à quel point cette innovation est bouleversifiante.. Mais PLUS de stockage et PLUS de calculs ne changent pas fondamentalement la donne, pas plus que PLUS de crème chantilly ne transforme miraculeusement votre gâteau en salade grecque.


Donc, finalement, ce qui change, c'est le sentiment d'insécurité de ces gens qui nous tiennent des discours interminables sur l'univers numérique, un univers auxquels ils ne comprenaient décidément pas grand chose dans les années 1980 quand les machines pouvaient traiter quelques instructions bravement, et dans lequel ils sont totalement perdus maintenant qu'elles en enchaînent des dizaines de milliards en un clin d'oeil. Et oui, évidemment, ce qui a changé aussi, c'est la puissance de frappe de l'industrie électronique qui diffuse maintenant ses produits avec une telle efficacité qu'arrivé à la majorité, tout être humain qui n'a pas été élevé par une famille de gorilles au milieu de la forêt vierge aura consommé et jeté des dizaines d'appareils numériques, et s'apprêtera à franchir le cap de la vie adulte à grand coup d'écrans plasma et autres smartphones derniers cris qu'il va enfin pouvoir se payer en l'échange d'un labeur passionnant. Et il pourra remercier l'école de l'avoir conforté dans cette voie, car ce n'est certainement pas là qu'il aura pu construire une autre vision de la vie en société.


Apprendre ce que l'on sait déjà, triomphe de l'éducation


On l'a compris, une des priorités affichée de notre système scolaire est la maîtrise des outils numériques, informatiques, bureautiques et tout ce qui finit par tiques. On peut s'interroger sur la pertinence de cet apprentissage, qui va nécessairement prendre la place d'autres savoirs académiques précédemment enseignés, surtout dans un contexte où l'on ne cesse de baisser le nombre d'heures hebdomadaires des différentes disciplines. Au-delà des querelles idéologiques sur les contenus qui sont considérés ou non comme suffisamment nobles pour être dignes d'être dispensés à l'école (on notera d'ailleurs la place de choix des enseignements artistiques ou manuels dans cette hiérarchie), on peut questionner d'emblée l'utilité de cette démarche.


Depuis les quelques années que les appareils numériques ont envahi la planète, on n'a encore jamais vu qu'une personne quelconque ait eu besoin d'une formation scolaire poussée pour utiliser son smartphone, sa tablette ou son ordinateur portable. Au contraire même, les élèves d'aujourd'hui ayant proverbialement grandi avec ces technologies, la probabilité pour qu'ils n'y aient pas été exposés à haute dose avant même d'arriver sur les bancs d'école où ils sont censés apprendre à s'en servir est ridiculement faible. En conséquence, la frange miscoscopique des élèves qui se révèleraient malgré tout incapables d'en remontrer au prof en lancer de pingouin correspondrait tout simplement à ceux qui n'en ont jamais eu besoin, dont on peut supposer qu'ils rejoindront les autres si un jour il leur faut s'y mettre. Non seulement les élèves maîtrisent ces nouvelles technologies sans effort, mais en plus l'école est probablement la dernière à pouvoir en dispenser une formation quelconque, vu qu'elle a toujours quelques centaines de trains de retard dès qu'il s'agit de suivre les évolutions technologiques.


On peut surtout critiquer fermement l'idéologie sous-jacente qui veut que les savoirs transmis à l'école soient directement utiles à la vie en société ou dans le monde du travail. L'école n'a pas le monopole de la transmission de connaissances, et, elle n'est même pas la mieux placée pour faire apprendre la plus grande partie des choses qui sont pourtant très utiles au quotidien. Sinon que faudra-t-il bientôt ajouter à nos programmes scolaires ? Des cours pour apprendre à marcher ? Pour uriner proprement ? Pour lacer ses chaussures ? Pour faire du vélo ? Pour ouvrir une porte avec la clé ? Bref, quand bien même on jugerait que le numérique est devenu l'incontournable et absolue condition de la survie dans notre Monde d'Aujourd'hui, il est temps de reconnaître que tout ce qui est nécessaire à la vie en société n'a pas vocation à être enseigné à l'école.


Il y a peut-être une raison plus profonde de vouloir faire entrer les enseignements numérisés et en couleur à l'école : celle déjà mentionnée de l'évitement à tout prix de l'échec. L'important pour l'institution scolaire, comme pour pas mal de parents d'ailleurs, est avant tout de ne jamais placer l'enfant dans une situation d'échec ou d'impuissance. Il est donc essentiel de ne le confronter qu'à des choses qu'il sait déjà plus ou moins faire, ce qui permettra de le féliciter d'avoir appris ce qu'il savait déjà.


On pourrait tout de même souhaiter que l'école s'empare du sujet du numérique, non pas pour y foncer tête baissée comme le reste de la société, mais pour le remettre en contexte et l'aborder avec une distance et une perspective nouvelles. Par exemple avec des séances quotidiennes de débat avec des souris vertes, ou diffusion sur papier glacé des articles de ce blog (l'auteur est prêt à en céder gracieusement tous les droits, pour ne pas grever davantage le budget déjà bien entamé de l'éducation nationale). Cependant, cette idée ne peut que nous faire pouffer de rire tant elle est éloignée de la niaiserie des discours que l'on entend actuellement autour des usages numériques, qui ont à peu près autant de profondeur que l'opinion d'une tortue sur les techniques de vol plané.


Ringardise du tableau à craie


Il est temps que je confesse mes péchés, eh bien oui, dans une vie antérieure j'ai été enseignant, et j'ai aimé le tableau à craie. Je ne sais pas si je serais ne serait-ce qu'admis à passer le concours aujourd'hui en proférant de telles inepties. En effet, qui pourrait vouloir d'un tel matériel totalement indestructible, effaçable à l'infini, dont la matière première est certes pas renouvelable, mais d'une simplicité enfantine à trouver et dans des quantités tellement importantes que l'humanité aura probablement disparu avec son école bien avant d'en voir la moindre diminution notable ?


Heureusement, on a bien vite remplacé ces reliques d'un autre âge par d'horribles tableaux  en  plastique blanc dont la durée de vie moyenne doit avoisiner les deux ans, au bout desquels même les produits les plus corrosifs ne viennent pas à bout des traces de feutre qui y restent imprimées. Il faut dire que lesdits feutres, eux mêmes pratiquement jetables aussitôt ouverts, dégagent des vapeurs qui sentent bon la chimie industrielle, et qu'il vaudrait sans doute mieux laisser hors de portée des enfants, tiens ça tombe bien qu'on les mette partout dans les écoles. J'ai du mal à comprendre les collègues qui ont pu se plaindre de la poussière de craie, c'est vrai un peu pénible, mais qui ne voyaient pas de problème à s'intoxiquer de la sorte. Mais de toute manière, le saut technologique suivant a été bien vite franchi pour bombarder les salles de classes de tableaux numériques interactifs achetés à grand renfort d'argent du contribuable, pour le plus grand bonheur de toute la communauté éducative qui ne savait même pas que ça existait. Autant dire qu'à part les fabricants de ces outils merveilleux et quelques élus régionaux qui doivent compter parmi leurs partenaires de bridge, il ne s'est pas trouvé grand monde pour réclamer toutes ces belles évolutions.


Mais bon elles sont là, et on peut dire que de la craie au tableau qui clignote (et plante horriblement, il doit y avoir une armée de Programmeurs Avec Les Pieds tapie dans l'ombre quelque part), on a fait un saut conceptuel parfaitement inepte. Certains trouveront en effet bien pratique de pouvoir dispenser de l'image et de la vidéo au kilomètre pour assoupir les élèves devant un contenu tout prêt à être consommé, mais il y a tout de même un problème majeur avec le numérique en terme de lecture et de vitesse de la pensée. Car, vous l'avez peut-être remarqué, on ne lit en fait presque jamais un texte projeté intégralement sur un écran. On le parcourt en diagonale, en tout sens, pour en extraire des bouts, mais ce n'est que rarement et par un effort de volonté intense qu'on concentre suffisamment son regard pour une lecture cursive, comme celle que vous avez peut-être adoptée présentement avec cet article trépidant. Et ceci encore plus lorsque d'autres sens sont sollicités, par de la parole ou d'autres interactions qui viennent interférer avec notre lecture, comme par exemple ce professeur qui vient donner des explications sur le texte qu'il vient de projeter.


Donc, quand on projette du texte sur un écran, oui, on hypnotise les regards qui y restent rivés comme des papillons sur un réverbère, mais sans réellement s'y fixer pour en lire le contenu. Et pendant ce temps-là, personne ne vous regarde non plus, sachant que dans des contextes de communication, les signes non verbaux sont au moins aussi importants que le reste. Ainsi l'écran fait écran, tout à la fois au contenu et à la manière de le présenter. Une belle débauche d'énergie dans tous les sens, du son et lumière, pour un bilan totalement miteux côté apprentissage ;  osons le dire, des dizaines d'heures de papillonnage numérique n'équivalent pas à un quart d'heure de lecture concentrée.


Alors que le tableau à craie, excusez-moi d'en remettre une couche avec mes idées vieillotes, quand on ne fait pas crisser la craie dessus pour réveiller la souris verte endormie au dernier rang, a la propriété sympathique d'offrir une vitesse d'écriture qui est assez naturellement la vitesse de la lecture et de la pensée en pleine cogitation. C'est vrai aussi du tableau plastique, tout à fait, ou de la bombe de peinture si vous aimez taguer vos cours. Mais bon la craie a plus d'allure, quand même, et les verts y sont beaucoup plus proches de la couleur de nos souris préférées.


Apprendre en s'amusant (hi hi)


On ne peut que s'incliner devant ce constat : le numérique est plus divertissant que l'enseignement austère à grand coup d'absence de support visuel. Et étant donné que les élèves s'ennuient profondément à l'école, et qu'il s'agit de leur redonner de la joie de vivre, comment ne pas en venir à leur donner paillettes et confettis numériques tous les jours au menu de la cantine ? L'enseignant se transforme donc en un sympathique agent d'ambiance, qui comme les "barristas" des trains fait régulièrement des annonces qui indique qu'il espère que les conditions de confort et d'amusement satisferont au mieux les usagers.


Personne ne souhaite évidemment déprimer à longueur de journées nos chers enfants, qui représentent, ne l'oublions pas, l'avenir de la nation. Qui voudrait d'une nation de gens pas épanouis et qui soupirent leur mal-être à longueur de journée ? Après, il y a tout de même un petit problème avec la proposition "plus de numérique=plus de youpi". Tout d'abord, nonobstant les discours hédonistes qui nous présentent la vie comme une publicité aux couleurs vives où tout semble couler de manière fluide pour les gens souriants qui la peuplent et qui probablement ne connaissent même pas le sens du verbe transpirer, l'apprentissage n'est malheureusement jamais ni immédiat ni spontané. Quel que soit le domaine concerné, qu'il s'agisse de maîtriser un mouvement dans un sport, un geste pour un artisan, un peintre ou un musicien, un raisonnement ou une notion pour une tâche plus intellectuelle, seule l'exercice et la répétition un nombre incalculable de fois de certaines actions pas forcément passionnantes vous permettra d'atteindre un niveau réellement significatif. Ceci vaut même, eh oui, pour la maîtrise de ces petits appareils numériques, même si personne n'aurait l'idée saugrenue de comptabiliser les centaines d'heures passées à agiter les pouces sur un écran qui vous permettent d'atteindre la vitesse de la lumière au moment d'écrire à vos amis que vous arrivez dans 10 minutes, ou à battre des records au lancer de pingouins avec les yeux bandés et les mains dans le dos.


Il sera donc difficile d'espérer inculquer quelque chose de plus ou moins nouveau si l'on s'est donné comme objectif principal de divertir les élèves, étant donné que l'effort est au centre de toute possibilité d'apprentissage. Il est parfois possible de faire oublier l'effort en rendant les conditions d'apprentissage plus clémentes, de même que la contemplation d'un paysage sublime peut vous faire oublier momentanément que vous êtes en train de cracher vos poumons à gravir une pente extrêmement raide, mais généralement cette petite diversion n'a qu'un temps, et bien rapidement vous reprendrez conscience que vous n'êtes pas allongé langoureusement sur la plage à siroter un cocktail à la paille, qui est pourtant ce que l'on vous a promis implicitement pour l'ensemble de vos journées sur cette terre. On comprendra notre frustration et notre indignation devant cette réalité particulièrement insupportable.


Mais le problème principal, en admettant qu'il existe une pédagogie ultime qui vous permet de dispenser des savoirs complexes dans la franche gaieté et la joie insouciante de l'amusement partagé, est que l'école risque d'avoir quelques déconvenues brutales si elle se place sur le terrain du divertissement, où elle va faire face à une concurrence redoutable. Quel que soit le talent d'animateurs de nos enseignants, il va leur être difficile de rivaliser avec l'avalanche de divertissement que propose aujourd'hui la société de consommation. Dans le match Ecole vs TF1, par exemple, je ne donne pas cher de la peau de notre belle institution scolaire. Il est donc plus que probable que, malgré ses plus beaux efforts et des costumes à paillettes toujours plus extravagants, l'école se retrouvera bien vite reléguée par les élèves dans les oubliettes de la ringardise qui se veut à la mode et rigolote, mais qui est franchement pitoyable par rapport à tout ce que l'on peut faire de mieux sur son temps libre. Il ne restera alors qu'à tirer les conclusions qui s'imposent : s'il s'agit de divertir nos chers enfants, il vaut mieux leur rendre leur liberté et fermer boutique, car ils le feront toujours mieux ailleurs qu'à l'école.


Equiper, à défaut d'éduquer


On a beau dire que c'est la crise et serrer la ceinture à coups de crans cloutés au gros mammouth de l'Education Nationale, s'il y a bien un domaine dans lequel on ne compte pas ses sous, c'est lorsqu'il s'agit de balancer de l'équipement à la pelle dans les établissements scolaires. Quand bien même vous auriez courageusement tenté d'endiguer l'inflation numérique précoce qui exige qu'un enfant de 6 ans ait à la maison une console, un smartphone, une tablette et un ordinateur personnel, il va bien vite se retrouver avec tout ce beau matériel dès son arrivée à l'école primaire, au collège ou au plus tard au lycée en fonction du résultat de la dure concurrence à l'inondation numérique que se livrent les différentes collectivités territoriales et l'état.


Alors qu'il paraissait totalement farfelu d'équiper il y a une dizaine d'années les classes de calculatrices à quelques euros, il est maintenant possible pour un élève de recevoir un ordinateur portable ou une tablette pour l'ensemble de sa scolarité dans un établissement, avec quels bénéfices attendus, on se le demande. On ne se demande pas en revanche l'état probable de ces appareils au bout de quelques années d'usage sans supervision, qui seront sans doute bons à jeter. L'éducation nationale semble donc décidée à devenir la championne de la pollution numérique, sans doute par inconscience ou désintérêt des conditions dans lesquels ces appareils sont produits et commercialisés.


On peut s'interroger aussi sur l'usage que l'élève est censé faire avec ces outils flambants neufs. Verra-t-on bientôt les élèves comme ces étudiants de fac avec leur ordinateur sur les genoux, qui sous la fausse excuse de prendre des notes de manière numérique peuvent se consacrer à leur courrier, leur jeu vidéo, le chat avec les copains, en toute impunité et avec la sanction de l'institution ? Ou bien s'agit-il de faire leur devoir numérique à la maison ? Dans ce cas, il faudrait peut-être ne pas s'arrêter en si bon chemin, et mettre à disposition également accès internet, imprimante et scanner pour tous. Mais chut ! Ne gâchons pas

la surprise de nos élus zélés qui nous ont probablement préparé ce cadeau pour notre prochain noël.


Parallèlement à cette pluie d'appareils mobiles deversée sur les élèves, et paradoxalement à vrai dire, le nombre d'appareils au sein des établissements n'a cessé d'augmenter, entre les postes informatiques proprement dits, les fameux tableaux interactifs numériques, et les millions d'autres gadgets numériques qui facilitent tant la vie des enseignants. Le ratio se trouve sans doute désormais à plus d'un ordinateur par élève, pour un maximum de postes inutilisés. Sans compter tous ceux qui équipent obligatoirement les salles de sciences physiques et de sciences naturelles (point de science sans Ecran Magique, voyons), qui servent à prolonger la pratique honteuse de la dissection en gros plan de pauvres petites souris vertes innocentes.


Du côté production logicielle, d'ailleurs, on n'est pas en reste avec le développement de magnifiques Environnements Numériques de Travail, carnets de notes en ligne, sites d'établissements, qui se succèdent les uns après les autres à un rythme effréné sans qu'on voit vraiment l'intérêt de tous ces espaces faussement collaboratifs qui semblent en plus avoir tous été conçus sans aucune concertation et en évitant soigneusement de s'interroger sur l'usage pratique que pourraient en avoir les enseignants, les élèves ou les parents. A part un surcroît de travail pour entrer toutes les informations de la terre dans ces systèmes, et la franche rigolade aux moments d'activité comme les périodes d'examens ou de conseils de classe, de voir systématiquement les serveurs à genoux et le service indisponible, le bilan de toute cette débauche logicielle semble bien maigre. Mais, comme on ne manquera pas de nous le faire remarquer, ceci permet de créer de l'emploi dans toutes ces sociétés prestataires de Programmation Avec Les Pieds qui ont bien besoin d'être aidées.


Plus de machines, moins d'humains


Cette loi universelle de la société du progrès, qui remplace partout les gens par des guichets automatiques, caisses automatiques, barrières automatiques, machines automatiques de confection des machines automatiques, ne saurait s'arrêter au seuil de l'école. Pour le moment, on n'en est pas encore à remplacer les enseignants par des machines, encore que, certaines expérimentations sur des logiciels d'apprentissage et des cours via vidéo interactive nous fait cheminer tranquillement vers cet horizon brillant. Cela dit, le fait de réduire sans cesse le nombre d'enseignants et d'augmenter les effectifs des classes est déjà un pas dans la bonne direction dans la disparition des enseignants derrière une montagne de machines.


En attendant cette terre promise du cours sans enseignant, voire sans élève tiens, pourquoi pas, c'est du côté des moyens informatiques que l'on trouve la plus notable absence d'humains. Il est bel et bon de bombarder les établissements de milliers d'appareils de tous poils, mais il ne faudrait certainement pas engager des moyens humains pour gérer tout ce bazar, car il est bien connu que ces équipements s'administrent tout seuls par l'opération du Saint Esprit, ou s'il est en congés de Saint GlinGlin, le saint patron des systèmes qui se mettent à jour tout seuls. Alors que toute entreprise de plus d'une vingtaine de salariés envisagera sérieusement de se doter d'un personnel dédié à temps plein pour la maintenance et l'administration des postes informatiques, il semble que l'éducation nationale ait trouvé la formule pour faire faire cette tâche à un enseignant qui généralement n'a pas été formé et sur son temps de travail, contre une poignée d'heures de décharge et en ayant en charge plusieurs centaines de postes sur des supports différents, y compris les postes administratifs sans le fonctionnement desquels rien ne peut se faire dans l'établissement. Seule la rotation rapide du matériel, aussi vite remplacé qu'installé, permet de cacher la misère qui résulte de cette politique déplorable, postes inutilisables, vérolés, logiciels obsolètes, etc. Gageons que l'arrivée des appareils mobiles va certainement ensoleiller encore davantage les journées de ces personnels surchargés, qui vont bien s'amuser à désinstaller Lance Ton Pingouin et réparer toutes les bêtises que les élèves auront su inventer sur les machines qui leur ont été généreusement mises à disposition.


Programmer sans savoir lire


Dernière pierre à l'édifice numérique éducatif, l'apprentissage dès le plus jeune âge de la programmation. Il est difficile de comprendre pourquoi dans le monde moderne, tout le monde devrait savoir programmer, alors qu'il s'agit d'un savoir spécialisé que même nombre d'informaticiens de métier ne maîtrisent pas sans qu'ils en souffrent excessivement. Y aurait-il urgence à renforcer la cohorte de Programmeur Avec Les Pieds, dont les souris vertes pensent qu'ils sont déjà bien assez nombreux comme cela ? Il est probable que les pontes qui ont poussé à l'introduction de l'algorithmique et de la programmation dès l'entrée en seconde il y a quelques années, et tentent maintenant de l'imposer dès l'école primaire, ne connaissent rien à la programmation qu'ils s'empressent de promouvoir.


En effet, s'ils évaluaient un peu les résultats de leur politique, que l'on peut qualifier sans peine de Bide Total, ils s'apercevraient que les deux piliers de leur idéologie informatique s'effondrent comme autant de châteaux de sable balayés par les vagues : non, l'informatique n'est pas particulièrement ludique, surtout pas l'algorithmique qui est de loin la matière la plus detestée des étudiants en informatique, et non, la programmation n'est pas utile dans la vie en société. En fait, toute l'informatique moderne est construite de manière à soulager les programmeurs pour leur permettre d'écrire de moins en moins de code. La plupart des gens qui se disent développeurs ne font en fait que rassembler du code existant qu'ils n'ont pas écrit. Dans ce contexte, décréter l'apprentissage universel de la programmation paraît légèrement incongru. Il serait même presque contre-productif, car une fois de plus l'école n'est pas le lieu de la récréation paradisiaque au pays des nouvelles technologies, et la réalité sordide des conditions d'apprentissage saura dégoûter durablement une bonne majorité des élèves de tout contact prolongé avec la science informatique.


Précisons tout de même, même si cela va sans dire, que la programmation est bien évidemment pour les souris vertes un outil formidable d'émancipation numérique, un chemin vers une meilleure maîtrise et une plus grande sobriété numérique en même temps qu'un apprentissage logique passionnant et un passe-temps bien agréable. Il doit donc exister un monde possible dans lequel l'enseignement d'une telle matière à l'école serait bien utile à la société dans son ensemble, mais certainement pas dans n'importe quelles conditions, notamment en termes d'effectifs ou d'apprentissages prérequis, ni comme priorité absolue.


Le monde d'aujourd'hui fonctionne très bien avec 99% de la population adulte ne sachant pas programmer, et qui ne s'en trouve pas outrageusement lésée. A ce compte là, il paraîtrait autrement plus important que les élèves sachent déjà distinguer les arbres qui sont dans leur cour ou les nuages qui flottent au-dessus d'eux. Il faut tout de même s'extasier un instant sur cette logique suprême de l'institution qui, au moment où elle croule sous les rapports qui indiquent que les élèves maîtrisent de moins en moins la lecture et bientôt l'écriture, pour ne pas parler des autres savoirs dits fondamentaux, se donne comme urgence de faire apprendre la programmation informatique. Remarquons que le code informatique nécessite un minimum de maîtrise de langage et de lecture, et sera donc difficilement enseignable à des élèves analphabètes. Ou peut-être en remplaçant les symboles par des images ?


A l'école des souris vertes


Bien, il est plus que temps de terminer cette diatribe, car on n'en finirait pas d'énumérer les travers dans lesquels tombe sans sourciller l'institution scolaire ces dernières années dans sa politique de développement à tout crin des usages numériques. A un moment où il serait plus que temps de s'arrêter pour reconsidérer ces usages dans notre vie quotidienne, l'école appuie sur l'accélérateur pour amplifier encore des tendances destructrices pour l'environnement comme pour certaines pratiques sociales, ce qui ne peut qu'inquiéter quand on connaît la force de frappe de l'éducation nationale, qui va pouvoir finir de zombifier l'intégralité des futurs habitants de notre beau pays, au cas où certains individus auraient réussi à passer miraculeusement entre les mailles du filet.


Comme toujours quand on dénonce une proposition miteuse, on va sans doute nous demander de formuler notre proposition alternative. Quel est donc le programme éducatif des souris vertes ? Eh bien, à vrai dire c'est celui que l'on trouvera dans les articles trépidants de ce blog : moins de numérique inutile, plus d'interactions humaines, une meilleure compréhension de tous les outils numériques pour apprendre à s'en passer, à s'en servir à bon escient et sans déforester l'amazonie au passage. Et plusieurs heures hebdomadaires de course dans les prés obligatoires ! Sans oublier des cours de dessin dignes de ce nom, les illustrations de ce blog montrant bien l'ampleur du sinistre en matière d'enseignements artistiques chez un sujet qui a pourtant suivi une scolarité complète. Bref ce ne sont pas les idées qui manquent, mais bien l'ambition et les moyens.

Alors diffusez d'urgence les articles de ce blog à vos enseignants, vos parents, vos enfants, vos voisins, vos chats (qu'ils arrêtent de chasser les souris), pour alimenter le débat et faire échouer les politiques éducatives numérico-indigentes !

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