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Au secours, mon ordi est lent ! (1) : les souris vertes à la rescousse
Date 05/11/2016
Ico Dossier
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Un ordi lent comme un escargot

"La rivière coule

Plus lentement

Que la rive"


Malcolm de Chazal (1902-1981)


Cette semaine et les suivantes, rien que pour vous, pour de vrai et sans se pincer, voilà enfin le grand, le magnifique, l'extraordinaire dossier que la terre entière attendait. Combien sont-ils en effet qui désespèrent devant leur ordinateur poussif, infesté de Virus De La Mort, chauffant, crachant et renâclant à la moindre tâche, bref tous ces martyrs au bord de la crise de nerfs, et surtout à deux doigts de courir sans plus attendre sur SuperMatos.fr pour se racheter un modèle flambant neuf et balancer ce malotru à la décharge la plus proche ?


Il est temps que ça cesse, car les Souris Vertes l'affirment haut et fort : l'écrasante majorité des ordinateurs est aujourd'hui remplacée, non parce que le matériel est en défaut, mais par une négligence répétée qui a gentiment laissé s'accumuler une couche de boue logicielle innommable sur le système. Alors nous nous proposons, par une série d'articles tous plus renversants les uns que les autres, de vous apprendre enfin à dégraisser le mammouth, décrasser les tuyaux, en deux mots apprendre les quelques petits gestes élémentaires qui vous éviteront de changer d'appareil tous les 3 ans.


Rappelons tout de suite quelques évidences qui, je l'espère, s'imprimeront durablement dans votre esprit :

- il n'y a aucune fatalité à ce qu'un ordinateur passe de l'état printanier et sautillant de son déballage à un escargotement généralisé quelques mois plus tard. Il suffit d'une utilisation un peu disciplinée pour qu'il garde sa fraîcheur des premiers jours tout au long de sa vie.

- tout ordinateur de moins de 10 ans est capable les doigts dans le nez et comme une fusée d'assurer votre bonheur en matière de bureautique, multimédia ou autre surf sur internet, soit les besoins de la plupart des gens qui ne passent pas leur journée à faire du montage vidéo, à jouer en réseau frénétiquement ou n'ont pas une envie folle de séquencer un génome le matin au petit déjeuner.

- il est ultra facile de changer un composant défectueux (dans la limite de ce qui est remplaçable si vous avez un portable ou un Modèle Super Design), croyez bien que si l'auteur de ces lignes, bien qu'aux limites de ses talents de bricolage lorsqu'il s'agit de dévisser une ampoule, en est capable, c'est que tout le monde peut le faire sur une seule jambe, avec une main dans le dos et en tenue de soirée.


Eh bien voilà, donc, vous avez compris notre programme à venir : nous allons apprendre pas à pas à gérer notre système pour éviter les lourdeurs inutiles, réinstaller le machin ou le bidule s'il le faut, savoir reconnaître et changer un composant, et appliquer quelques électrochocs bien sentis pour les cas les plus désespérés. Et qu'on se le dise, notre dossier s'adressera au Grand Public dans son entièreté totale, sans connaissance requise mis à part savoir ce qu'est grosso modo un ordinateur et comment il s'allume (savoir l'éteindre sans tirer sur la prise serait un plus).


On s'excuse par avance auprès de nos collègues dépanneurs informatiques dont nous allons enlever une bonne partie du pain de la bouche, mais il est bien nécessaire que les gens acquièrent une maîtrise minimale d'un outil qu'ils utilisent tous les jours, et ne se retrouvent pas à la merci de marchands de paillettes qui leur vendent le Super Dernier Modèle comme solution magique à tous les problèmes pour les inciter à se séparer d'un ordinateur qui est capable de rendre de bons et loyaux services encore pendant des années, voire des siècles ! On manque encore un peu de recul sur la durabilité réelle de ces petites machines, étant donné qu'on les remplace systématiquement avant la moindre panne sérieuse. Alors, qui sait, peut-être que bientôt grâce aux souris vertes les ordinateurs se transmettront de génération en génération, comme autant d'outils familiaux choyés et entretenus avec le respect dû à ces productions prodigieuses de l'esprit humain, aujourd'hui bradées comme si elles étaient d'insignifiantes verroteries tout juste bonnes à nous divertir un temps avant de sauter sur la prochaine mode technologique d'un air blasé.


Essayons en tout cas de cheminer dans cette voie d'émancipation sans effort et de respect de l'outil technique, tout au long des articles de ce passionnant dossier ! Bonne lecture...


>Voir le billet et ses commentaires...
 

Ecole et numérique font-ils bon ménage ?
Date 30/07/2016
Ico Polémiquons
Comms Aucun commentaire

Petite souris verte à l'école du numérique

"Les lunes et les fleurs :

Voici les véritables

Maîtres"


Matsuo Bashõ (1644-1695)


"Les tablettes et les tableaux numériques :

Voici les véritables

Maîtres"


Programme de l'Education Nationale (2019-2020)



Normalement je me permettrais jamais de dénaturer ainsi un magnifique haïku du vénérable Matsuo Bashõ, mais il faut y aller les deux pieds dans le plat et à pieds joints pour inaugurer notre rubrique Polémiquons. Contrairement à la délicatesse de la rosée du matin frémissant sur le pétale de la frêle pâquerette qui nous caractérise habituellement, on sort aujourd'hui les gants de boxe et la sono de gros bourrin pour envoyer du bon article d'humeur qui tache, de plein parti pris, sans débat contradictoire et de politiquement correct dégoulinant sur la cravate d'un journaliste médiatique professionnel. Il faut bien se défouler quelquefois, les souris vertes sont bien gentilles mais elles ont aussi de l'énergie, voire de l'agacement ou de la saine colère parfois, à dépenser elles aussi.


On dégaine donc notre bazooka géant pour le pointer en direction d'un sujet qui mérite bien qu'on s'y attarde, quitte à distribuer quelques coups de pieds au derrière qui se perdent. Mais rassurez-vous, les pieds de souris sont petits et tout molletonnés, on ne risque pas de faire bien mal, tout au plus réveillera-t-on de leur hébétude, espérons le, quelques prophètes et fanatiques qui scandent comme des robots le même mot : "numérique, numérique, numérique". Qui sont-elles, ces âmes perdues, errant dans les affres d'un monde qui leur échappe et se réfugient derrière une idole plaqué or de fabrication douteuse, une pâle imitation bon marché destinée aux touristes naïfs qu'ils sont ? Ministres, hauts fonctionnaires, pédagogues, inspecteurs, recteurs, chefs d'établissement, peut-être même quelques enseignants ou parents d'élèves emportés par la vague de fond qui semble s'élever de manière irréristible, le monde entier de l'éducation semble adhérer à cette secte d'un nouveau type, l'Ordre du Numérique Partout. Hors de l'écran, point de salut. Si ça ne bouge pas, ne clignote pas, ne bruite pas, ne vibre pas, ne multimédiate pas, c'est qu'on n'est pas dans un Contexte d'Apprentissage, et qu'on n'abreuve donc pas nos chères têtes blondes de tout le savoir qu'ils peuvent légitimement nous réclamer, comme par exemple celui d'apprendre à maîtriser un outil indispensable à la survie en société qui leur permettra de jouer à Lance Ton Pingouin de manière professionnelle.


Vous l'aurez compris, la question posée dans le titre est de pure forme et on ne fera pas semblant de singer le plan de la bonne dissertation scolaire, "thèse, antithèse, foutaise"  comme le désignait poétiquement un de mes enseignants de lettres ; on saute directement et allègrement à l'antithèse, sans essayer de scruter l'infinitésimal pour deviner un quelconque bénéfice caché à la politique éducative actuelle en matière de numérique. Non non non. Allez on entame notre procès à charge.


Grandir avec le numérique par ceux qui ne l'ont pas vécu


Commençons tout de suite par un étonnement légitime : comment se fait-il que toutes les personnes sus-citées, généralement d'un âge d'autant plus respectable que leur poids dans la hiérarchie (et corporel me souffle une souris, ah vraiment on ne vole pas haut aujourd'hui) est grand, en viennent à penser que le numérique est indispensable à toute forme d'éducation quand eux-mêmes ont grandi dans un système où il était totalement absent ? Ils sont pourtant censés être les exemples de réussite scolaire les plus aboutis de cet ancien système qu'ils s'emploient à fouler aux pieds. Serait-ce donc que l'éducation qu'ils ont reçue était en fait un tissu d'insanités duquel ils ont dû lutter toute leur vie pour se défaire ?


Je ne pense pas qu'on trouvera beaucoup de ces éminentes personnes pour nous soutenir une telle position, aussi il faut chercher ailleurs l'explication du grand chamboulement nécessaire et inéluctable du Progrès Pédagogique par les Nouveaux Outils de l'Information (désolé si je n'ai pas les termes exacts, mais ça change tous les 2 mois, aussi il est difficile de se tenir à la page du jargon éducativo-progressiste). Selon moi, si l'école doit impérativement adapter ses pratiques pour marcher sur les mains et regarder avec les pieds, ce n'est pas l'ancien système qui en est la cause mais les Elèves, cette espèce étrange qui est manifestement inadaptée à toute forme de vie terrestre sans une bonne dose d'appareillage numérique.


Il n'est pas nouveau que les générations vieillissantes aient du mal à comprendre celles qui les suivent et doivent donc construire des schémas d'explication pas toujours très subtils pour appréhender cette altérité inquiétante. Les discours sur la jeunesse qui n'a plus de (-remplacer ici par ce qui vous plaît, sauf souris verte je vous prie, les jeunes aiment les souris vertes comme tout le monde-) ne datent pas d'hier. Ces discours, d'ailleurs, ont en retour un effet essentialisant qui enferment lesdits jeunes dans la cage qu'on leur dessine, et fait se réaliser le fantasme : après avoir bien digéré l'image qu'on leur renvoie, les jeunes seront des adolescents impossibles et rivés à leurs téléphones portables, les enfants seront des drogués des écrans tyranniques, les bébés même seront fragiles et capricieux. Beauté de la prophétie auto-réalisatrice, comme un voeu qu'on soufflerait à notre lampe magique et qui se trouverait exhaucé à simplement le formuler, sauf que c'est précisément à chaque fois ce qu'on l'on prétend combattre que l'on fait advenir. Et cette mécanique fonctionne à plein à l'école : sans surprise, les élèves seront désinvestis, incapables de lire 3 mots de suite sans bailler, et totalement atones devant tout ce qui n'a pas des couleurs éclatantes et virevolte à la vitesse du son.


Le jeune, sous le scalpel et au microscope


Quelle est donc l'anthropologie du jeune que nous livre en filigrane l'institution scolaire dans ses discours et ses fameuses innovations pédagogiques ? On peut la résumer par quelques traits saillants, et les dispositions correctives qu'il conviendra d'appliquer pour y répondre :


  • l'élève est incapable de lire : on lui proposera des images, des vidéos, des sons. Et en plus c'est plus vivant, on lutte donc contre l'ennui.
  • l'élève est incapable d'utiliser un support papier quelconque : on lui en proposera immédiatement une version numérique.
  • l'élève ne supporte pas l'échec : on évitera soigneusement toute situation qui pourrait donc le mettre en difficulté. Soit en particulier toute situation normale d'apprentissage, où il pourrait se voir confronté à de l'inconnu ou du non maîtrisé, sinon quelle angoisse et quelle frustration.
  • l'élève ne s'intéresse qu'à la technologie et au multimédia : on va donc lui en donner au kilo.
  • l'élève évolue dans un environnement familial et social absolument pas propice au travail personnel : on ne lui demandera aucun travail en dehors du temps scolaire, et puis il ne faut pas exagérer non plus, il a une vie personnelle riche à jouer en bande à Lance Ton Pingouin, il faut la respecter.
  • l'élève est déprimé, ennuyé et non épanoui par nature : il s'agit de lui remonter le moral par des enseignements ludiques et enthousiasmants, car il est bien connu que l'école est la mieux placée pour proposer du divertissement aux jeunes
  • l'élève évolue dans un monde difficile dans lequel il va devoir lutter pour survivre : il faut le préparer autant que possible à cette société hostile et si difficile à comprendre, notamment en lui inculquant des savoirs techniques indispensables à sa future vie professionnelle (oups, dommage qu'ils soient périmés avant même sa sortie d'école).
  • l'élève n'a aucune culture et ne connaît rien au monde qui l'entoure : il faut lui donner de grands cours magistraux qui feront de lui un Citoyen Responsable qui comprend comment trier sa poubelle.
  • l'élève a sa culture propre qu'il s'agit de respecter : il faut que cette culture rentre dans les enseignements, ce qui permet de gagner son attention et de respecter la règle du "jamais d'échec", enfin en théorie car on trouve toujours des gens pour avoir zéro sur une interrogation où il s'agit d'orthographier correctement leur nom propre.


On peut remarquer que cette liste n'est pas exempte de contradictions. Ainsi, l'élève est tout à la fois quelqu'un de totalement hors du monde auquel il s'agirait d'inculquer les bonnes valeurs et connaissances qui lui manquent pour vivre en société, et en même temps il a sa culture propre incompréhensible pour le commun des mortels, mais qu'il s'agit de respecter au même titre que n'importe quelle autre au nom du droit à la différence (ou plutôt à l'indifférence, puisque tout devient égal et qu'il ne s'agirait certainement pas de dire que certaines formes de culture sont préférables à d'autres).


Cette contradiction s'imprime également très fortement dans le discours sur le numérique que tient l'école : il semblerait que les élèves soient mystérieusement tous tombés dans la marmite à potion magique étant petits, et donc soient nés pour avoir un appareil mobile branché directement au poignet, et dans le même temps on en ferait des illettrés complets en la matière qu'il est urgent d'initier aux systèmes d'information dès l'école primaire. Alors, il faudrait tout de même se décider : béotiens complets qui ne comprennent rien à ces outils, ou super génies qui nous laissent sur le carreau dès qu'ils atteignent les deux ans et demi ?


Suivre le monde en plein changement révolutionnaire du bouleversement cataclysmique d'une évolution nouvelle


On peut penser que le tableau que l'on vient de dresser en dit plus long sur les gens qui, consciemment ou inconsciemment, le peignent aux grandes couleurs de la république. En tous les cas, croyons-en ces apôtres de la bonne parole éducative, il est certain que les bonnes vieilles recettes ne peuvent plus fonctionner dans ce monde nouveau qui n'a plus rien à voir avec l'ancien, et donc qu'il est urgent de détruire à coup de pelle tout ce qui a pu un jour où l'autre servir de socle à leur propre éducation. Se rappeler qu'il y a tout simplement une vingtaine d'années, la possession d'un ordinateur personnel était tout à fait exceptionnelle, que seuls les champions du monde de poids et haltères pouvaient posséder des téléphones portables, que personne ne connaissait internet, peut tout de même amener à s'interroger sur le fait que la sélection naturelle réussisse à fonctionner à cette échelle de temps pour nous produire autant d'individus qui auraient tout simplement été incapables de survivre dans cette période antédiluvienne fort heureusement révolue. Et encore, il semblerait que cette sélection s'accèlère tellement que chaque cohorte d'élèves n'ait plus rien à voir avec celle qui précédait, et qu'il faille donc continuellement tout changer pour que rien ne change (c'est-à-dire pour qu'à la fin tout le monde soit un citoyen modèle bien éduqué, employable et propre sur lui).


Osons tout de même cette petite supposition audacieuse : en vérité, ce ne sont pas fondamentalement les enfants qui changent, même si évidemment la modification chaque fois réinventée de l'image qu'on leur renvoie a une influence sur eux, ce n'est même pas le monde qui change à un rythme effréné comme on voudrait nous le faire croire tous les jours. Les informaticiens savent bien qu'aucune révolution conceptuelle n'est intervenue entre l'informatique des années 1970 et celle d'aujourd'hui, certains programmes de cette époque équipant toujours d'ailleurs une bonne partie de nos systèmes d'exploitation, la seule chose qui a changé, et c'est vrai de manière spectaculaire, c'est le matériel qui a offert des capacités de stockage et de calcul nettement accrues. D'accord, et plus de pixels, on pourra relire notre magnifique article sur les écrans pour se rappeler à quel point cette innovation est bouleversifiante.. Mais PLUS de stockage et PLUS de calculs ne changent pas fondamentalement la donne, pas plus que PLUS de crème chantilly ne transforme miraculeusement votre gâteau en salade grecque.


Donc, finalement, ce qui change, c'est le sentiment d'insécurité de ces gens qui nous tiennent des discours interminables sur l'univers numérique, un univers auxquels ils ne comprenaient décidément pas grand chose dans les années 1980 quand les machines pouvaient traiter quelques instructions bravement, et dans lequel ils sont totalement perdus maintenant qu'elles en enchaînent des dizaines de milliards en un clin d'oeil. Et oui, évidemment, ce qui a changé aussi, c'est la puissance de frappe de l'industrie électronique qui diffuse maintenant ses produits avec une telle efficacité qu'arrivé à la majorité, tout être humain qui n'a pas été élevé par une famille de gorilles au milieu de la forêt vierge aura consommé et jeté des dizaines d'appareils numériques, et s'apprêtera à franchir le cap de la vie adulte à grand coup d'écrans plasma et autres smartphones derniers cris qu'il va enfin pouvoir se payer en l'échange d'un labeur passionnant. Et il pourra remercier l'école de l'avoir conforté dans cette voie, car ce n'est certainement pas là qu'il aura pu construire une autre vision de la vie en société.


Apprendre ce que l'on sait déjà, triomphe de l'éducation


On l'a compris, une des priorités affichée de notre système scolaire est la maîtrise des outils numériques, informatiques, bureautiques et tout ce qui finit par tiques. On peut s'interroger sur la pertinence de cet apprentissage, qui va nécessairement prendre la place d'autres savoirs académiques précédemment enseignés, surtout dans un contexte où l'on ne cesse de baisser le nombre d'heures hebdomadaires des différentes disciplines. Au-delà des querelles idéologiques sur les contenus qui sont considérés ou non comme suffisamment nobles pour être dignes d'être dispensés à l'école (on notera d'ailleurs la place de choix des enseignements artistiques ou manuels dans cette hiérarchie), on peut questionner d'emblée l'utilité de cette démarche.


Depuis les quelques années que les appareils numériques ont envahi la planète, on n'a encore jamais vu qu'une personne quelconque ait eu besoin d'une formation scolaire poussée pour utiliser son smartphone, sa tablette ou son ordinateur portable. Au contraire même, les élèves d'aujourd'hui ayant proverbialement grandi avec ces technologies, la probabilité pour qu'ils n'y aient pas été exposés à haute dose avant même d'arriver sur les bancs d'école où ils sont censés apprendre à s'en servir est ridiculement faible. En conséquence, la frange miscoscopique des élèves qui se révèleraient malgré tout incapables d'en remontrer au prof en lancer de pingouin correspondrait tout simplement à ceux qui n'en ont jamais eu besoin, dont on peut supposer qu'ils rejoindront les autres si un jour il leur faut s'y mettre. Non seulement les élèves maîtrisent ces nouvelles technologies sans effort, mais en plus l'école est probablement la dernière à pouvoir en dispenser une formation quelconque, vu qu'elle a toujours quelques centaines de trains de retard dès qu'il s'agit de suivre les évolutions technologiques.


On peut surtout critiquer fermement l'idéologie sous-jacente qui veut que les savoirs transmis à l'école soient directement utiles à la vie en société ou dans le monde du travail. L'école n'a pas le monopole de la transmission de connaissances, et, elle n'est même pas la mieux placée pour faire apprendre la plus grande partie des choses qui sont pourtant très utiles au quotidien. Sinon que faudra-t-il bientôt ajouter à nos programmes scolaires ? Des cours pour apprendre à marcher ? Pour uriner proprement ? Pour lacer ses chaussures ? Pour faire du vélo ? Pour ouvrir une porte avec la clé ? Bref, quand bien même on jugerait que le numérique est devenu l'incontournable et absolue condition de la survie dans notre Monde d'Aujourd'hui, il est temps de reconnaître que tout ce qui est nécessaire à la vie en société n'a pas vocation à être enseigné à l'école.


Il y a peut-être une raison plus profonde de vouloir faire entrer les enseignements numérisés et en couleur à l'école : celle déjà mentionnée de l'évitement à tout prix de l'échec. L'important pour l'institution scolaire, comme pour pas mal de parents d'ailleurs, est avant tout de ne jamais placer l'enfant dans une situation d'échec ou d'impuissance. Il est donc essentiel de ne le confronter qu'à des choses qu'il sait déjà plus ou moins faire, ce qui permettra de le féliciter d'avoir appris ce qu'il savait déjà.


On pourrait tout de même souhaiter que l'école s'empare du sujet du numérique, non pas pour y foncer tête baissée comme le reste de la société, mais pour le remettre en contexte et l'aborder avec une distance et une perspective nouvelles. Par exemple avec des séances quotidiennes de débat avec des souris vertes, ou diffusion sur papier glacé des articles de ce blog (l'auteur est prêt à en céder gracieusement tous les droits, pour ne pas grever davantage le budget déjà bien entamé de l'éducation nationale). Cependant, cette idée ne peut que nous faire pouffer de rire tant elle est éloignée de la niaiserie des discours que l'on entend actuellement autour des usages numériques, qui ont à peu près autant de profondeur que l'opinion d'une tortue sur les techniques de vol plané.


Ringardise du tableau à craie


Il est temps que je confesse mes péchés, eh bien oui, dans une vie antérieure j'ai été enseignant, et j'ai aimé le tableau à craie. Je ne sais pas si je serais ne serait-ce qu'admis à passer le concours aujourd'hui en proférant de telles inepties. En effet, qui pourrait vouloir d'un tel matériel totalement indestructible, effaçable à l'infini, dont la matière première est certes pas renouvelable, mais d'une simplicité enfantine à trouver et dans des quantités tellement importantes que l'humanité aura probablement disparu avec son école bien avant d'en voir la moindre diminution notable ?


Heureusement, on a bien vite remplacé ces reliques d'un autre âge par d'horribles tableaux  en  plastique blanc dont la durée de vie moyenne doit avoisiner les deux ans, au bout desquels même les produits les plus corrosifs ne viennent pas à bout des traces de feutre qui y restent imprimées. Il faut dire que lesdits feutres, eux mêmes pratiquement jetables aussitôt ouverts, dégagent des vapeurs qui sentent bon la chimie industrielle, et qu'il vaudrait sans doute mieux laisser hors de portée des enfants, tiens ça tombe bien qu'on les mette partout dans les écoles. J'ai du mal à comprendre les collègues qui ont pu se plaindre de la poussière de craie, c'est vrai un peu pénible, mais qui ne voyaient pas de problème à s'intoxiquer de la sorte. Mais de toute manière, le saut technologique suivant a été bien vite franchi pour bombarder les salles de classes de tableaux numériques interactifs achetés à grand renfort d'argent du contribuable, pour le plus grand bonheur de toute la communauté éducative qui ne savait même pas que ça existait. Autant dire qu'à part les fabricants de ces outils merveilleux et quelques élus régionaux qui doivent compter parmi leurs partenaires de bridge, il ne s'est pas trouvé grand monde pour réclamer toutes ces belles évolutions.


Mais bon elles sont là, et on peut dire que de la craie au tableau qui clignote (et plante horriblement, il doit y avoir une armée de Programmeurs Avec Les Pieds tapie dans l'ombre quelque part), on a fait un saut conceptuel parfaitement inepte. Certains trouveront en effet bien pratique de pouvoir dispenser de l'image et de la vidéo au kilomètre pour assoupir les élèves devant un contenu tout prêt à être consommé, mais il y a tout de même un problème majeur avec le numérique en terme de lecture et de vitesse de la pensée. Car, vous l'avez peut-être remarqué, on ne lit en fait presque jamais un texte projeté intégralement sur un écran. On le parcourt en diagonale, en tout sens, pour en extraire des bouts, mais ce n'est que rarement et par un effort de volonté intense qu'on concentre suffisamment son regard pour une lecture cursive, comme celle que vous avez peut-être adoptée présentement avec cet article trépidant. Et ceci encore plus lorsque d'autres sens sont sollicités, par de la parole ou d'autres interactions qui viennent interférer avec notre lecture, comme par exemple ce professeur qui vient donner des explications sur le texte qu'il vient de projeter.


Donc, quand on projette du texte sur un écran, oui, on hypnotise les regards qui y restent rivés comme des papillons sur un réverbère, mais sans réellement s'y fixer pour en lire le contenu. Et pendant ce temps-là, personne ne vous regarde non plus, sachant que dans des contextes de communication, les signes non verbaux sont au moins aussi importants que le reste. Ainsi l'écran fait écran, tout à la fois au contenu et à la manière de le présenter. Une belle débauche d'énergie dans tous les sens, du son et lumière, pour un bilan totalement miteux côté apprentissage ;  osons le dire, des dizaines d'heures de papillonnage numérique n'équivalent pas à un quart d'heure de lecture concentrée.


Alors que le tableau à craie, excusez-moi d'en remettre une couche avec mes idées vieillotes, quand on ne fait pas crisser la craie dessus pour réveiller la souris verte endormie au dernier rang, a la propriété sympathique d'offrir une vitesse d'écriture qui est assez naturellement la vitesse de la lecture et de la pensée en pleine cogitation. C'est vrai aussi du tableau plastique, tout à fait, ou de la bombe de peinture si vous aimez taguer vos cours. Mais bon la craie a plus d'allure, quand même, et les verts y sont beaucoup plus proches de la couleur de nos souris préférées.


Apprendre en s'amusant (hi hi)


On ne peut que s'incliner devant ce constat : le numérique est plus divertissant que l'enseignement austère à grand coup d'absence de support visuel. Et étant donné que les élèves s'ennuient profondément à l'école, et qu'il s'agit de leur redonner de la joie de vivre, comment ne pas en venir à leur donner paillettes et confettis numériques tous les jours au menu de la cantine ? L'enseignant se transforme donc en un sympathique agent d'ambiance, qui comme les "barristas" des trains fait régulièrement des annonces qui indique qu'il espère que les conditions de confort et d'amusement satisferont au mieux les usagers.


Personne ne souhaite évidemment déprimer à longueur de journées nos chers enfants, qui représentent, ne l'oublions pas, l'avenir de la nation. Qui voudrait d'une nation de gens pas épanouis et qui soupirent leur mal-être à longueur de journée ? Après, il y a tout de même un petit problème avec la proposition "plus de numérique=plus de youpi". Tout d'abord, nonobstant les discours hédonistes qui nous présentent la vie comme une publicité aux couleurs vives où tout semble couler de manière fluide pour les gens souriants qui la peuplent et qui probablement ne connaissent même pas le sens du verbe transpirer, l'apprentissage n'est malheureusement jamais ni immédiat ni spontané. Quel que soit le domaine concerné, qu'il s'agisse de maîtriser un mouvement dans un sport, un geste pour un artisan, un peintre ou un musicien, un raisonnement ou une notion pour une tâche plus intellectuelle, seule l'exercice et la répétition un nombre incalculable de fois de certaines actions pas forcément passionnantes vous permettra d'atteindre un niveau réellement significatif. Ceci vaut même, eh oui, pour la maîtrise de ces petits appareils numériques, même si personne n'aurait l'idée saugrenue de comptabiliser les centaines d'heures passées à agiter les pouces sur un écran qui vous permettent d'atteindre la vitesse de la lumière au moment d'écrire à vos amis que vous arrivez dans 10 minutes, ou à battre des records au lancer de pingouins avec les yeux bandés et les mains dans le dos.


Il sera donc difficile d'espérer inculquer quelque chose de plus ou moins nouveau si l'on s'est donné comme objectif principal de divertir les élèves, étant donné que l'effort est au centre de toute possibilité d'apprentissage. Il est parfois possible de faire oublier l'effort en rendant les conditions d'apprentissage plus clémentes, de même que la contemplation d'un paysage sublime peut vous faire oublier momentanément que vous êtes en train de cracher vos poumons à gravir une pente extrêmement raide, mais généralement cette petite diversion n'a qu'un temps, et bien rapidement vous reprendrez conscience que vous n'êtes pas allongé langoureusement sur la plage à siroter un cocktail à la paille, qui est pourtant ce que l'on vous a promis implicitement pour l'ensemble de vos journées sur cette terre. On comprendra notre frustration et notre indignation devant cette réalité particulièrement insupportable.


Mais le problème principal, en admettant qu'il existe une pédagogie ultime qui vous permet de dispenser des savoirs complexes dans la franche gaieté et la joie insouciante de l'amusement partagé, est que l'école risque d'avoir quelques déconvenues brutales si elle se place sur le terrain du divertissement, où elle va faire face à une concurrence redoutable. Quel que soit le talent d'animateurs de nos enseignants, il va leur être difficile de rivaliser avec l'avalanche de divertissement que propose aujourd'hui la société de consommation. Dans le match Ecole vs TF1, par exemple, je ne donne pas cher de la peau de notre belle institution scolaire. Il est donc plus que probable que, malgré ses plus beaux efforts et des costumes à paillettes toujours plus extravagants, l'école se retrouvera bien vite reléguée par les élèves dans les oubliettes de la ringardise qui se veut à la mode et rigolote, mais qui est franchement pitoyable par rapport à tout ce que l'on peut faire de mieux sur son temps libre. Il ne restera alors qu'à tirer les conclusions qui s'imposent : s'il s'agit de divertir nos chers enfants, il vaut mieux leur rendre leur liberté et fermer boutique, car ils le feront toujours mieux ailleurs qu'à l'école.


Equiper, à défaut d'éduquer


On a beau dire que c'est la crise et serrer la ceinture à coups de crans cloutés au gros mammouth de l'Education Nationale, s'il y a bien un domaine dans lequel on ne compte pas ses sous, c'est lorsqu'il s'agit de balancer de l'équipement à la pelle dans les établissements scolaires. Quand bien même vous auriez courageusement tenté d'endiguer l'inflation numérique précoce qui exige qu'un enfant de 6 ans ait à la maison une console, un smartphone, une tablette et un ordinateur personnel, il va bien vite se retrouver avec tout ce beau matériel dès son arrivée à l'école primaire, au collège ou au plus tard au lycée en fonction du résultat de la dure concurrence à l'inondation numérique que se livrent les différentes collectivités territoriales et l'état.


Alors qu'il paraissait totalement farfelu d'équiper il y a une dizaine d'années les classes de calculatrices à quelques euros, il est maintenant possible pour un élève de recevoir un ordinateur portable ou une tablette pour l'ensemble de sa scolarité dans un établissement, avec quels bénéfices attendus, on se le demande. On ne se demande pas en revanche l'état probable de ces appareils au bout de quelques années d'usage sans supervision, qui seront sans doute bons à jeter. L'éducation nationale semble donc décidée à devenir la championne de la pollution numérique, sans doute par inconscience ou désintérêt des conditions dans lesquels ces appareils sont produits et commercialisés.


On peut s'interroger aussi sur l'usage que l'élève est censé faire avec ces outils flambants neufs. Verra-t-on bientôt les élèves comme ces étudiants de fac avec leur ordinateur sur les genoux, qui sous la fausse excuse de prendre des notes de manière numérique peuvent se consacrer à leur courrier, leur jeu vidéo, le chat avec les copains, en toute impunité et avec la sanction de l'institution ? Ou bien s'agit-il de faire leur devoir numérique à la maison ? Dans ce cas, il faudrait peut-être ne pas s'arrêter en si bon chemin, et mettre à disposition également accès internet, imprimante et scanner pour tous. Mais chut ! Ne gâchons pas

la surprise de nos élus zélés qui nous ont probablement préparé ce cadeau pour notre prochain noël.


Parallèlement à cette pluie d'appareils mobiles deversée sur les élèves, et paradoxalement à vrai dire, le nombre d'appareils au sein des établissements n'a cessé d'augmenter, entre les postes informatiques proprement dits, les fameux tableaux interactifs numériques, et les millions d'autres gadgets numériques qui facilitent tant la vie des enseignants. Le ratio se trouve sans doute désormais à plus d'un ordinateur par élève, pour un maximum de postes inutilisés. Sans compter tous ceux qui équipent obligatoirement les salles de sciences physiques et de sciences naturelles (point de science sans Ecran Magique, voyons), qui servent à prolonger la pratique honteuse de la dissection en gros plan de pauvres petites souris vertes innocentes.


Du côté production logicielle, d'ailleurs, on n'est pas en reste avec le développement de magnifiques Environnements Numériques de Travail, carnets de notes en ligne, sites d'établissements, qui se succèdent les uns après les autres à un rythme effréné sans qu'on voit vraiment l'intérêt de tous ces espaces faussement collaboratifs qui semblent en plus avoir tous été conçus sans aucune concertation et en évitant soigneusement de s'interroger sur l'usage pratique que pourraient en avoir les enseignants, les élèves ou les parents. A part un surcroît de travail pour entrer toutes les informations de la terre dans ces systèmes, et la franche rigolade aux moments d'activité comme les périodes d'examens ou de conseils de classe, de voir systématiquement les serveurs à genoux et le service indisponible, le bilan de toute cette débauche logicielle semble bien maigre. Mais, comme on ne manquera pas de nous le faire remarquer, ceci permet de créer de l'emploi dans toutes ces sociétés prestataires de Programmation Avec Les Pieds qui ont bien besoin d'être aidées.


Plus de machines, moins d'humains


Cette loi universelle de la société du progrès, qui remplace partout les gens par des guichets automatiques, caisses automatiques, barrières automatiques, machines automatiques de confection des machines automatiques, ne saurait s'arrêter au seuil de l'école. Pour le moment, on n'en est pas encore à remplacer les enseignants par des machines, encore que, certaines expérimentations sur des logiciels d'apprentissage et des cours via vidéo interactive nous fait cheminer tranquillement vers cet horizon brillant. Cela dit, le fait de réduire sans cesse le nombre d'enseignants et d'augmenter les effectifs des classes est déjà un pas dans la bonne direction dans la disparition des enseignants derrière une montagne de machines.


En attendant cette terre promise du cours sans enseignant, voire sans élève tiens, pourquoi pas, c'est du côté des moyens informatiques que l'on trouve la plus notable absence d'humains. Il est bel et bon de bombarder les établissements de milliers d'appareils de tous poils, mais il ne faudrait certainement pas engager des moyens humains pour gérer tout ce bazar, car il est bien connu que ces équipements s'administrent tout seuls par l'opération du Saint Esprit, ou s'il est en congés de Saint GlinGlin, le saint patron des systèmes qui se mettent à jour tout seuls. Alors que toute entreprise de plus d'une vingtaine de salariés envisagera sérieusement de se doter d'un personnel dédié à temps plein pour la maintenance et l'administration des postes informatiques, il semble que l'éducation nationale ait trouvé la formule pour faire faire cette tâche à un enseignant qui généralement n'a pas été formé et sur son temps de travail, contre une poignée d'heures de décharge et en ayant en charge plusieurs centaines de postes sur des supports différents, y compris les postes administratifs sans le fonctionnement desquels rien ne peut se faire dans l'établissement. Seule la rotation rapide du matériel, aussi vite remplacé qu'installé, permet de cacher la misère qui résulte de cette politique déplorable, postes inutilisables, vérolés, logiciels obsolètes, etc. Gageons que l'arrivée des appareils mobiles va certainement ensoleiller encore davantage les journées de ces personnels surchargés, qui vont bien s'amuser à désinstaller Lance Ton Pingouin et réparer toutes les bêtises que les élèves auront su inventer sur les machines qui leur ont été généreusement mises à disposition.


Programmer sans savoir lire


Dernière pierre à l'édifice numérique éducatif, l'apprentissage dès le plus jeune âge de la programmation. Il est difficile de comprendre pourquoi dans le monde moderne, tout le monde devrait savoir programmer, alors qu'il s'agit d'un savoir spécialisé que même nombre d'informaticiens de métier ne maîtrisent pas sans qu'ils en souffrent excessivement. Y aurait-il urgence à renforcer la cohorte de Programmeur Avec Les Pieds, dont les souris vertes pensent qu'ils sont déjà bien assez nombreux comme cela ? Il est probable que les pontes qui ont poussé à l'introduction de l'algorithmique et de la programmation dès l'entrée en seconde il y a quelques années, et tentent maintenant de l'imposer dès l'école primaire, ne connaissent rien à la programmation qu'ils s'empressent de promouvoir.


En effet, s'ils évaluaient un peu les résultats de leur politique, que l'on peut qualifier sans peine de Bide Total, ils s'apercevraient que les deux piliers de leur idéologie informatique s'effondrent comme autant de châteaux de sable balayés par les vagues : non, l'informatique n'est pas particulièrement ludique, surtout pas l'algorithmique qui est de loin la matière la plus detestée des étudiants en informatique, et non, la programmation n'est pas utile dans la vie en société. En fait, toute l'informatique moderne est construite de manière à soulager les programmeurs pour leur permettre d'écrire de moins en moins de code. La plupart des gens qui se disent développeurs ne font en fait que rassembler du code existant qu'ils n'ont pas écrit. Dans ce contexte, décréter l'apprentissage universel de la programmation paraît légèrement incongru. Il serait même presque contre-productif, car une fois de plus l'école n'est pas le lieu de la récréation paradisiaque au pays des nouvelles technologies, et la réalité sordide des conditions d'apprentissage saura dégoûter durablement une bonne majorité des élèves de tout contact prolongé avec la science informatique.


Précisons tout de même, même si cela va sans dire, que la programmation est bien évidemment pour les souris vertes un outil formidable d'émancipation numérique, un chemin vers une meilleure maîtrise et une plus grande sobriété numérique en même temps qu'un apprentissage logique passionnant et un passe-temps bien agréable. Il doit donc exister un monde possible dans lequel l'enseignement d'une telle matière à l'école serait bien utile à la société dans son ensemble, mais certainement pas dans n'importe quelles conditions, notamment en termes d'effectifs ou d'apprentissages prérequis, ni comme priorité absolue.


Le monde d'aujourd'hui fonctionne très bien avec 99% de la population adulte ne sachant pas programmer, et qui ne s'en trouve pas outrageusement lésée. A ce compte là, il paraîtrait autrement plus important que les élèves sachent déjà distinguer les arbres qui sont dans leur cour ou les nuages qui flottent au-dessus d'eux. Il faut tout de même s'extasier un instant sur cette logique suprême de l'institution qui, au moment où elle croule sous les rapports qui indiquent que les élèves maîtrisent de moins en moins la lecture et bientôt l'écriture, pour ne pas parler des autres savoirs dits fondamentaux, se donne comme urgence de faire apprendre la programmation informatique. Remarquons que le code informatique nécessite un minimum de maîtrise de langage et de lecture, et sera donc difficilement enseignable à des élèves analphabètes. Ou peut-être en remplaçant les symboles par des images ?


A l'école des souris vertes


Bien, il est plus que temps de terminer cette diatribe, car on n'en finirait pas d'énumérer les travers dans lesquels tombe sans sourciller l'institution scolaire ces dernières années dans sa politique de développement à tout crin des usages numériques. A un moment où il serait plus que temps de s'arrêter pour reconsidérer ces usages dans notre vie quotidienne, l'école appuie sur l'accélérateur pour amplifier encore des tendances destructrices pour l'environnement comme pour certaines pratiques sociales, ce qui ne peut qu'inquiéter quand on connaît la force de frappe de l'éducation nationale, qui va pouvoir finir de zombifier l'intégralité des futurs habitants de notre beau pays, au cas où certains individus auraient réussi à passer miraculeusement entre les mailles du filet.


Comme toujours quand on dénonce une proposition miteuse, on va sans doute nous demander de formuler notre proposition alternative. Quel est donc le programme éducatif des souris vertes ? Eh bien, à vrai dire c'est celui que l'on trouvera dans les articles trépidants de ce blog : moins de numérique inutile, plus d'interactions humaines, une meilleure compréhension de tous les outils numériques pour apprendre à s'en passer, à s'en servir à bon escient et sans déforester l'amazonie au passage. Et plusieurs heures hebdomadaires de course dans les prés obligatoires ! Sans oublier des cours de dessin dignes de ce nom, les illustrations de ce blog montrant bien l'ampleur du sinistre en matière d'enseignements artistiques chez un sujet qui a pourtant suivi une scolarité complète. Bref ce ne sont pas les idées qui manquent, mais bien l'ambition et les moyens.

Alors diffusez d'urgence les articles de ce blog à vos enseignants, vos parents, vos enfants, vos voisins, vos chats (qu'ils arrêtent de chasser les souris), pour alimenter le débat et faire échouer les politiques éducatives numérico-indigentes !

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Grandeurs du monde numérique (6) : Réseaux en folie
Date 12/06/2016
Ico Dossier
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La petite souris est effrayée devant les réseaux en folie
"Ce chemin
Seule la pénombre d'automne
L'emprunte encore."

Matsuo Bashõ (1644-1695)


On clôt notre grand dossier sur les grandeurs numériques par un sujet brûlant d'actualité. Ils sont partout, ils nous écoutent, nous traversent, nous parlent dans notre sommeil, on ne peut pas leur échapper et David Vincent les a rencontrés, j'ai nommé : les Réseaux (rire sardonique sur fond de musique inquiétante).


On ne fait pas dans la dentelle aujourd'hui, on va inclure généreusement à peu près tous les types de réseaux sans distinction, mis à part peut-être celui des chemins de fer. Ah et les rézosocio aussi, qui de toute manière comme vous le voyez ne s'écrivent pas pareil. Une souris me demande si on parlera des réseaux de neurones ? Du réseau d'égoût ? Du réseau lymphatique ? Arrgh triple damned, je me fais prendre à mes propres mots. Je reprécise mon propos : on parle des réseaux informatiques, aussi bien ceux-là même qui sont dans l'ether épuré du néant du rien (qu'on appellera les réseaux sans fil) que ceux qui courent dans des gros tuyaux bien balèzes (qu'on dénommera les réseaux filaires).


Faisons ensemble ce constat : tout le monde possède un accès internet. Du moins c'est ce que pensent en général les gens qui ont un accès à internet. On peut même décliner cette petite mécanique à l'infini : tous les gens ayant un compte Facebook pensent que le monde entier est sur Facebook, tous les gens qui ont un téléphone portable prennent pour acquis que l'ensemble des terriens en possède un, tous les gens qui sont des souris pensent que tous les humains sont des souris, etc. Bien sûr on peut toujours faire le rabat-joie et rappeler qu'à peine plus de 40% de la planète a un accès internet, ou donner le taux important mais pas total d'équipement des appareils mobiles, mais il faut reconnaître qu'entre internet, les réseaux de téléphones cellulaires, la télévision, la radio, les radars d'autoroute et tout ce que j'oublie, notre sujet du jour touche une écrasante majorité de la population. Un article grand public ! Enfin !


Qui a peur du Gros Débit ?


On va tout de suite se lancer sur la mesure qui fait rêver les foules, celle qui fait se rouler dans l'herbe bon nombre de jeunes gens dans les spots publicitaires, à savoir la bande passante. Euh, la quoi ? Ah oui, si vous ne sautez pas encore au plafond d'enthousiasme, c'est peut-être que vous connaissez cet ami cher sous le petit nom dont l'a affublé l'industrie de la publicité : le débit. Comme pour la Haute Définition des écrans dont on a vu qu'elle était une manière chic de désigner la résolution, le Haut Débit (je préfèrerais Gros Débit mais on ne m'écoute pas assez à l'académie française) raconte la même chose que la bande passante mais avec des petits oiseaux et du soleil en plus.


Comment mesure-t-on la bande passante aka débit ? Pour ceux qui auraient oublié de se précipiter pour lire l'article proprement fascinant qui traitait du stockage, il est encore temps d'aller réviser. Pour les autres, vous vous souviendrez j'espère qu'on mesure une quantité d'information donnée en octets. Ici on va simplement mesurer combien d'information on peut s'échanger par seconde, donc ça sera en octets par seconde. Enfin, comme on ne veut pas seulement s'échanger nos initiales, mais plutôt du gros contenu multimédia qui tache, on va parler tout de suite en kilooctets ou en megaoctets par seconde.


Ah ah je vois une souris qui s'apprête à me contredire, alors je prends les devants : mais non pas du tout en fait. Car bien qu'on mesure tout en octet dans la vie numérique, ici on va parler exprès en bits. Pourquoi diantre mais pour quelle raison donc ? C'est tout simplement qu'un octet valant 8 bits, ça fait gonfler les chiffres et tourner les têtes. C'est vrai que dire que vous avez une connexion à 500 ko/s, c'est moyen quand même, alors que plus personne ne parle en kilos à part les magazines minceur à l'approche de l'été. Alors que dire "ma ligne fait du 4megabits" a de quoi épater la galerie et vous remporter un succès assuré en soirée. Sans compter qu'entretenir la confusion permanente entre megabits et megaoctets est le plus sûr moyen de semer la confusion la plus totale, et que finalement chacun s'en tienne à la règle de sagesse universelle quand il s'agit de faire un choix : si ça se compte en beaucoup alors c'est que c'est forcément bien. Pas d'affolement cependant, vous pouvez trouver facilement des convertisseurs en ligne qui vous aideront à jongler entre bits et octets, comme celui-ci par exemple, pour ne plus être à la merci des discours lénifiants des opérateurs réseaux diaboliques. Pour notre part, fidèle à notre logique et sourd aux appels des sirènes qui cherchent à nous enduire d'erreur et de peinture pas verte du tout, on va continuer à tout traduire en octets, et bien fait pour les sirènes non mais.


Maintenant qu'on sait mesurer notre débit, on va pouvoir essayer de répondre à la question qui est sur toutes les lèvres, celle qui fait trembler d'angoisse la presse magazine et les associations de consommateurs, qui enflamme les discussions au troquet du coin et provoque d'innombrables réunions ministérielles : la fibre optique met-elle vraiment la pâtée à l'ADSL ? Une question au moins aussi passionnante que celle de savoir qui est le plus grand du bonsaï géant ou du séquoïa nain. Ou qui est le plus vert entre une souris verte et une feuille d'eucalyptus.


Commençons par rappeler ce qu'est l'ADSL, surtout que c'est une technologie qui a un intérêt écologique évident : elle fonctionne sur les câbles de cuivre qui constituent notre ancien réseau de téléphone du bon vieux temps des PTT. Or qui utilise encore le réseau téléphonique pour téléphoner ? Ca fait pouffer de rire rien que d'y penser. Donc l'ADSL permet de donner une deuxième vie à tous ces câbles qui bordent nos routes et qui, autrement, auraient sombré dans l'oubli après tous les efforts qu'on a faits pour les acheminer aux six coins de l'hexagone (cette petite précision vient de la souris à lunette, quelle fayotte celle-là) et y raccorder votre chalet de ski ou votre maison perdue au fond des bois.


Côté débit, il y a plusieurs technologies qui se sont succédées et se sont progressivement améliorées. La plus répandue aujourd'hui est l'ADSL2+, dont le débit théorique maximal est de 24Mb/s. Hop une petite conversion, on divise par 8 rapido et on obtient du 3Mo/s.


Pas mal tout de même, si vous vous souvenez de nos articles précédents on voit que ça nous fait un peu plus d'une seconde pour se récupérer les Misérables. Mais vous avez dû constater si vous faites l'expérience chez vous que vous êtes loin de ce débit en pratique. Eh oui, c'est tout l'intérêt de la théorie, elle n'a pas de compte à rendre à la réalité. Et en l'occurrence, votre fournisseur d'accès n'a pas à vous en rendre non plus, il n'a pas d'obligation de débit minimal. En dessous de 2Mb/s (soit 250ko/s), il ne pourra cependant plus parler de Haut Débit (je ne sais pas ce qu'il dit dans ce cas là, Moyen Débit ? Débit Elevé mais pas Haut ? Débit Raisonnable Sans Plus ?).


C'est toute la magie des chiffres qui ne veulent rien dire, un peu comme si on vous vendait des bouquets avec une étiquette qui précise qu'ils contiennent 20 fleurs, et que chaque bouquet en comporte entre zéro et trois ; voilà un chouette cadeau à offrir aux amis qui vous accueillent. Avant que vous ne vous précipitiez écumant de rage pour changer de fournisseur d'accès et avoir un meilleur débit, sachez que, miracle de la concurrence, vous aurez la même chose avec tous les opérateurs, puisque vous empruntez le même chemin : votre ligne téléphonique. Donc à moins d'envisager de modifier vous même le câblage qui vous relie au Central vous l'avez dans le baba si vous trouvez que votre connexion évoque la tortue asthmatique évoluant dans des sables mouvants après une mauvaise nuit.


Pour vous consoler, et faire vibrer de nostalgie ceux qui ont grandi au milieu des mammouths durant l'ère glaciaire et se souviennent du tut tut tut tut (TM), le petit appareil qui se branchait sur votre ligne téléphonique et qu'on appelait un modem, sachez que la rolls-royce en la matière atteignait péniblement les 56kb/s (débit théorique là encore), soit 7ko/s. Autant dire qu'avec ça vous n'étiez pas près de voir votre film en Super HD.


Précisons une chose tout de même : toutes ces technologies de réseaux que nous évoquons ne concernent que la portion finale du trajet des communications, n'allez pas imaginer que vos mails se baladent le long des lignes téléphoniques françaises puis américaines ou chinoises. Dans tous les cas, 99% du trajet se fait sur de la fibre optique, avec des câbles maousse costauds, y compris les trajets transatlantiques qui empruntent des câbles placés au fond des océans. Toutes ces questions cruciales et choix cornéliens ne concernent donc que la partie qui relie le noeud du réseau le plus proche à votre palier.


Et la fibre optique justement ? Ne serait-ce pas une bonne idée de l'avoir chez nous puisque c'est justement ça qu'utilisent les professionnels pour leurs gros besoins ? N'est-ce pas la douce voix du futur, la promesse même d'un lendemain meilleur où le monde serait enfin débarrassé de la guerre et de la famine ? Depuis le temps déjà qu'on nous annonce Sa Venue en majesté à grand renfort de plans de communications, c'est un avenir qui appartient déjà un peu au passé sans doute, puisqu'il y a plus de 10 ans qu'on attend le fameux câblage de la France entière jusque dans les toilettes du train. Et ne rêvons pas trop, on ne va pas vous installer juste sous votre télé une fibre de qualité comparable à celle qui équipe les serveurs de la NASA. Il y a fibre et fibre, si vous voyez ce que je veux dire. Mais bon la question vaut d'être posée. Et le débit alors ? On nous promet du TrEs HaUT DéBiT à 100, voire pour les plus aventureux 200 Mb/s, soit entre 12,5Mo/s et 25Mo/s. Dans les comparatifs des Souris Vertes, ça se classerait donc avec la note Franchement Pas Mal : non seulement on peut s'envoyer l'intégrale de la pléïade en quelques minutes à l'aise, mais c'est aussi le débit qu'on obtient entre deux machines situées à 1m l'une de l'autre et connectées avec un câble ethernet standard.


Mais là encore il s'agit du débit théorique. Difficile de connaître le débit pratique, vu que les opérateurs ne passent pas leur temps à communiquer dessus pour des raisons évidentes, en conséquence on lit un peu tout et n'importe quoi sur le sujet, mais apparemment le débit moyen se situerait quelque part entre 20 et 50Mb/s (allez encore une conversion, même si vous devez avoir compris la division par 8 maintenant : 2,5Mo/s à 6,25Mo/s). Bon c'est bien quand même hein, mais en même temps si vous aviez déjà une ligne ADSL de bonne qualité vous allez rester dans les mêmes ordres de grandeur. Valait-il donc la peine de faire des tranchées dans les rues, de suspendre de nouveaux câbles et de vous faire payer l'abonnement une fois et demi plus cher pour ce résultat à l'arrivée ? Hum hum. Je ne voudrais pas risquer de briser le rêve de nos chers élus régionaux qui subventionnent à coups de millions des projets de déploiement de la fibre optique pour apporter le Savoir et la Technologie à la porte des pauvres citoyens victimes de l'insupportable fracture numérique, mais on est en droit d'émettre de sérieux doutes. Heureusement que personne ne demande l'avis des citoyens en la matière. C'est qu'il faut bien mener jusqu'au bout ses politiques ambitieuses : le 20ème siècle a eu les programmes d'instruction publique, le notre aura les tablettes dans les écoles primaires et la fibre optique dans les foyers.


Ne brossons tout de même pas un tableau trop négatif. Il y a bien un point sur lequel la fibre optique met une râclée conséquente à l'ADSL : le débit montant. Jusqu'à présent, et après avoir préalablement baillonné la souris à lunette qui fulminait devant un tel manque de rigueur, j'ai allègrement parlé de débit sans préciser ce fait essentiel et bouleversant que les communications se font généralement dans les deux sens. Autrement dit, non content de recevoir des informations, vous en envoyez vous aussi. Si si. C'est même vous qui avez l'initiative de toutes les communications, votre site favori ne passant pas son temps à vous relancer pour savoir si vous voulez sa page d'accueil. Donc quand vous surfez ailleurs qu'au mileu des requins hawaïens, vous passez votre temps à envoyer des messages à des serveurs distants pour leur demander s'il vous plaît les contenus merveilleux qu'ils ont à disposition. Et il se trouve que l'ADSL a cette petite particularité que ses débits ne sont pas symétriques. Le débit montant est limité à 1Mb/s (soit ? Bravo ! 125ko/s), autant dire que c'est tout pourri. Alors que la fibre optique permet des débits symétriques, miracle et ravissement, autrement dit on pourrait atteindre 100 ou même 200Mb/s ! 100 fois plus, ça c'est de la rouste.


Evidemment il faudra encore nuancer ces observations, étonnament et pour des raisons qui m'échappent, le débit montant constaté est toujours nettement inférieur au débit descendant même pour la fibre optique, mais effectivement bien supérieur à celui de l'ADSL. Je ne me risquerais toutefois pas à avancer de chiffres définitifs, mes recherches très poussées sur un corpus universitaire énorme m'ayant conduit à penser qu'On Ne Peut Rien Dire, vu qu'on peut trouver aussi bien des moyennes de 5Mb/s que de 50Mb/s. J'imagine que ça dépend un peu des clients qu'on considère dans ces études, sachant qu'il est probable que les labos du CEA aient un meilleur débit sur leur fibre que le boulanger du coin de la rue. Mais ne boudons pas notre plaisir, la conclusion est sans appel, formidable donc, voilà une raison claire pour changer notre vieille SourisBox ! Euh oui sans doute, mais remarquez tout de même que votre usage du réseau n'est pas exactement symétrique lui non plus ; à moins que vous ne passiez votre temps à uploader des gigas de données sur des serveurs distants, vous aurez du mal à vous sentir à l'étroit avec votre débit montant minuscule. Il faut dire qu'envoyer "balance moi tes pages" à un site web, même avec toutes les formes de politesse qui sont de mises entre serveurs de bonne éducation, ne requiert pas beaucoup de bande passante en soi. Donc si vous avez besoin d'un gros débit montant, c'est que vous êtes déjà un bon client de la surconsommation numérique et qu'il va falloir vous prescrire des séances quotidiennes de course dans les prés au milieu des souris vertes.  


Plus rapide que le facteur ?


Dites-moi, c'est bien beau de parler de débit pour les box internet, mais il n'y a pas qu'elles qui occasionnent des transferts de données, non ? Pourquoi ne pas en profiter pour examiner au passage tout ce qui permet d'échanger des données entre deux appareils ? Par exemple, posons nous cette petite question toute bête : je t'envoie un fichier par mail (aaaargh ! éviction immédiate du Rotary Club des Souris Vertes) et je te le donne sur une clé USB, qui arrivera le premier ? Top départ ! Bon pour le mail, on va oublier qu'il doit transiter par Panama et considérer gentiment qu'il arrive à la vitesse théorique de notre connexion, allez 100Mb/s si on est sympas, on prend le débit théorique d'une fibre optique. Et la clé USB alors ? Ben ça transfère à 480Mb/s théoriquement, soit 60Mo/s s'il vous plaît. Et bam. Et encore, là je parle de la clé USB 2.0 qui va vous valoir un regard apitoyé de la foule si vous osez la sortir en public, si vous avez investi dans une clé USB 3.0 on arrive carrément à 5gb/s, soit 625Mo/s, oui vous avez bien lu. Alors là encore, calmons nos chevaux, il s'agit de débits théoriques, j'ajouterais même "fantaisistes"pour rester poli. En pratique vous ne verrez jamais des transferts à ces vitesses, parce que un la vie n'est jamais telle qu'on la rêve, et que deux il y a plein plein d'autres composants dans le transfert qui vont jouer et vous empêcher d'atteindre ces sommets fabuleux. Mais vous aurez compris qu'on met la claque facile à notre fibre, gros tuyau ou pas.

Bien sûr, vous allez me dire que mon exemple est tout pourri, vous n'allez tout de même pas vous déplacer à chaque fois que vous avez des données à transférer tout de même. Et en plus il y a le temps de trajet de la personne qui porte la clé USB me signale une souris particulièrement maligne. Eh bien poussons notre petite expérience de pensée jusqu'au bout. Puisqu'on ne nous donne pas du Gros Débit pour s'envoyer quelques octets faméliques, supposons qu'on veuille se transférer 500Go de données d'un coup, vlan. Une paille, quelques vidéos et un album photo pris avec votre téléphone avec les réglages par défaut bien pensés pour vous faire racheter une demi-douzaine de cartes mémoires. Eh bien en route : 500Go à 100Mb/s, ça nous prend combien de temps ? Calcul méga compliqué, on sort au choix notre calculatrice (pour les collégiens, qui en ont encore une les pauvres, bien rangée à coté de leur flûte à bec), notre téléphone, notre boulier ou notre cerveau et on se lance : 500*1000 = 500 000 mégas, à la vitesse de 100/8=12,5Mo/s, ce qui nous donne si j'ôte le carré de 3,14159265 et que je retiens 4  : 500000/12,5=40000s. Encore un petit effort, on divise tout ça par 3600 et ça nous fait gentiment 11h et une poignée de minutes. C'est un peu long quand même. Et pour notre clé USB ? Pour se simplifier la tâche, on va dire qu'on a un débit de 1gb/s, 5 fois moins que le débit théorique de notre petit bidule. Pourquoi ça serait simple ? Eh bien ça fait exactement 10 fois le débit de notre fibre idéale qu'on vient juste de calculer. Et comme on est paresseux, on fonce de suite au résultat : 10 fois plus petit, soit environ 1h et une grappe de minutes. Vous avez donc tranquillement 10h pour acheminer la clé jusqu'à sa destination, autant dire que même à pied vous pouvez battre la Fibre Magique si vous envoyez vos données à moins de 50km.
 
Et là encore il faut dire qu'on a fait des hypothèses carrément débiles côté transfert par le réseau. Non seulement on a pris le débit maximal admissible descendant, mais on a supposé aussi que la personne qui envoie le fichier est capable de transmettre à la même vitesse, autrement dit que son débit montant est lui aussi pharaonique. Et puis, tant qu'on y est, qu'il est possible de transférer des données en continu pendant 11h sans aucun problème sur la connexion. Vu le taux d'erreur dans les transferts, il y aura bon nombre de morceaux qui vont s'éparpiller dans la nature et qu'il faudra renvoyer. Bref, concluons tout net : le Gros Débit c'est gentil, mais si vous avez des tonnes de données à envoyer il faudra envisager de revenir au facteur pour faire voyager votre petite clé, même si ça impliquera d'en passer par la pénible épreuve de devoir écrire l'adresse sur une enveloppe avec un vrai stylo, quelle angoisse.

Bien sûr, il ne s'agissait que d'un exemple en passant ; maintenant qu'on a bien compris comment comparer les débits, on va s'intéresser un peu à tout ce qui bouge côté transfert de données, on ratisse large, et en supposant les débits symétriques (ce qu'ils sont, sauf pour l'ADSL en fait) :
  • ADSL (on révise) : 24Mb/s au mieux du mieux, soit 3Mo/s
  • fibre optique : 100Mb/s avec beaucoup de bienveillance, soit 12,5 Mo/s
  • connexion par câble ethernet : en fonction du câble et du contrôleur ethernet, de 1,25 à 125Mo/s (le plus courant est le 100Mb/s, soit 12,5Mo/s). Je le mentionne parce que, contrairement aux autres, cette norme très robuste et très efficace est connue depuis la fin des années 1970. On mesure l'ampleur des non-progrès réalisés depuis, vu que ça reste de très loin le plus efficace pour créer un réseau filaire.
  • wifi : tiens c'est vrai ça, le ouiffi ! l'ancienne norme plafonne théoriquement à 54Mb/s, soit 6,75Mo/s, la plus récente (802.11n) promet du 450Mb/s, soit environ 56Mo/s. Bien mieux que la fibre et l'ADSL confondus ! Euh hum, vous êtes libre d'y croire, mais vous devriez lire cet article jusqu'au bout avant d'en faire votre nouvelle religion.
  • bluetooth, ou le syndrôme des dents bleues (inquiétant chez une souris verte) : 2,1Mb/s, soit 260Ko/s environ. Quoi ? On ose encore nous vendre de telles tortues numériques ? Quel toupet.
  • 3G : de base hein, car il y a plein de variantes en 3,5G et Jean passe : 1,9Mb/s en théorie, encore pire que les dents bleues de la mort : 240Ko/s avec le vent dans le dos. Etonnant comme les technologies dont la mention vous donne l'air le plus branché sont en fait les moins performantes.
  • 4G : 150Mb/ sur les plaquettes publicitaires, soit 18,75Mo/s chez les Souris Vertes. Génial ! Dommage que les débits pratiques n'aient rien à voir. Attendez la 5G pour du 50Gb/s ! Je ne ferai pas la conversion pour ne pas vous donner le tournis.
  • périphérique USB : on l'a dit, en 2.0 c'est théoriquement du 480Mb/s, donc 60Mo/s, en 3.0 5Gb/s soit 675Mo/s. En pratique des tests montrent qu'on est plutôt autour de 30Mo/s en USB 2 et 100 à 150 Mo/s en USB 3.
  • un disque dur de base : ça peut varier en fonction du modèle, mais on peut considérer que ça se situera quelque part entre 100 et 200Mo/s en pratique
  • un disque ssd (ou mémoire flash) : dans les 200Mo/s au mieux de sa forme, en réalité beaucoup moins, plutôt entre 50 et 100Mo/s. C'est donc moins bon qu'un disque dur de base et 10 fois plus cher ? Mais que se passe-t-il ?


Voilà bien un tableau hétéroclite s'il en est. Mais on n'y comprend plus rien il faut le dire : le disque SSD, la formule 1 de nos de nos espaces de stockage, est moins rapide qu'une vieille deux chevaux en forme de disque à plateaux toute rafistolée ? On m'aurait donc menti ? C'est que, mon cher ami, vous faites la confusion chère à toutes les agences marketing du monde : vous confondez débit et vitesse de transfert. Diantre, ventrebleu et triple-cornegidouille, appellons vite le Professeur Souriso en renfort pour nous expliquer ça !

Le paradoxe de la Reine Rouge


Comme le chocolat, on aime le débit, hmm ça oui, on en voudrait toujours plus. Et ce pour une raison très simple : c'est l'antithèse de cette abomination absolue qu'est la Connexion Lente. Enfin c'est ce que pensent les gens qui croient encore au père noël. Avant d'aller plus loin, je dois m'excuser platement auprès d'un prof dont j'ai suivi le cours de réseaux et qui m'aurait envoyé illico au coin avec un bonnet d'âne s'il avait lu cet article qui en colle des tartines sur la bande passante. Comme il aimait à le répéter à longueur de cours : le débit c'est de la Foutaise. Et bim. Malheureusement, c'est la triste vérité, on s'est laissé attraper au jeu des publicitaires à vouloir comparer joliment tout en octets par seconde, alors qu'en fait cette mesure ne sert pas à grand chose, sauf à redonner, grâce aux Souris Vertes, le respect dû à nos sympathiques facteurs.

Comme la Reine Rouge de Lewis Caroll, celle qui doit courir toujours plus vite pour rester à la même place, nous augmentons sans cesse notre débit pour des connexions toujours aussi lentes. On pourrait mettre ça assez facilement (et à bon droit) sur le compte de la politique assez largement répandue chez les programmeurs insouciants : "puisque tu as plus de ressources, j'en prends plus pour faire la même chose". Mais ça n'est pas, loin s'en faut, le seul facteur d'explication, et même si tous les programmeurs du monde étaient des petits rongeurs de la famille des muridés au pelage émeraude, ça ne vous mènerait pas bien loin de voir grossir sans arrêt les débits de transfert.

Aidons-nous d'une petite image bucolique pour comprendre ce phénomène curieux, et asseyons-nous un instant à côté de cette petite souris verte qui regarde défiler une feuille sur deux rivières qui coulent côte à côte :

Une souris regarde deux petites feuilles dérivant sur deux rivières

Comme c'est charmant. C'est vraiment formidable de voir ces deux petites feuilles descendre exactement à la même vitesse. Pourtant, la deuxième rivière est deux fois plus large (d'accord, ça n'est pas évident sur le dessin, vous excuserez l'artiste amateur qui a des problèmes avec la perspective). Elle a donc un débit deux fois plus élevé. Mais la feuille de la petite rivière arrive aussi vite à notre souris. Oups. Et si on prenait une rivière trois fois plus large, alors ? Quatre fois plus large ? Cent fois plus large ? Qui dit mieux ? Ben toujours pas. Le débit sera cent fois plus grand, c'est vrai, la rivière charriera des kilos de déchets toxiques en plus, mais la petite feuille continuera à son petit train train tranquille. En fait, pour que ça marche, il faudrait que le débit augmente mais que la largeur de la rivière, elle, reste constante, et là notre petite feuille irait plus vite.

Donc quand on parle d'augmenter le débit, on ne sait pas de quoi on parle en fait. Si c'est pour élargir nos tuyaux, ça n'a qu'un seul intérêt : on peut faire passer un paquebot à la place de notre petite feuille, comprendre envoyer du Gros Fichier, et ce gros machin bénéficiera de la même vitesse qu'un petit truc (oui je sais, cette phrase est particulièrement bien tournée, je compte la présenter à un concours d'écriture prochainement). Sur une petite rivière, il faudra tronçonner notre paquebot en pièces détachées et on mettra plus de temps à tout envoyer en file indienne. Mais qui s'échange des paquebots par internet ? Il faut vraiment être tordu.

Nous voilà donc bien avancés, on a une mesure de débit dont on ne peut rien tirer. Il doit bien y avoir un moyen quand même de mesurer la vitesse de notre connexion ? Fort heureusement, c'est possible, on ne va pas se quitter fâchés avec ces satanées souris vertes qui passent leur temps à nous casser la baraque. Ne me faites cependant pas dire ce que je n'ai pas dit : le débit n'est pas totalement anodin, ça peut vraiment être un facteur limitant, surtout en ces temps de dépense somptuaire en terme de transfert réseau. Si vous êtes en dessous d'un certain seuil (typiquement autour de 500Ko/s), vous allez le sentir passer pour afficher des sites bien gourmands. Mais au-delà, à moins d'être accroc aux vidéos en streaming et aux téléchargements en masse que vous attendez en tapant du pied au lieu d'en profiter pour dessiner une ou deux souris, vous ne ressentirez pas de gêne majeure dans votre usage quotidien. Le débit montant lui aussi peut brider votre connexion, même s'il n'a pas besoin d'être très élevé ; s'il commence à frôler le zéro vous aurez l'impression d'être revenu au minitel, quand bien même vous auriez un débit descendant De La Mort.

Avant d'apprendre enfin comment parler intelligemment des connexions réseaux (pas trop tôt), restons un instant à savourer un petit haïku au bord de notre rivière  :
"Feuille de chêne
Feuille de marronnier
Qui tombera la première ?"

Midoriro no Mausu (la Souris Verte)

Hi ho, c'est l'écho


Bien, de quel moyen disposons-nous pour mesurer concrètement la santé de notre connexion réseau ? On ne pourrait pas envoyer une petite feuille par exemple, et regarder en combien de temps elle nous arrive ? Bravo ! C'est exactement cela qu'on va faire, sauf que les images de nature ne faisant pas franchement partie du vocabulaire courant des informaticiens, on va appeler ça autrement. Non pas que ceux-ci ne sachent pas s'amuser comme vous allez le voir.

Initions-nous un peu à la joie des protocoles réseaux avec ce protocole élémentaire qu'est l'ICMP. Je ne vais même pas prendre la peine d'aller chercher ce que signifie cet acronyme (Il Croit Me Parler ? Ici C'est Moi le Patron ?), personne ne le connaissant sous son petit nom. Comme la plupart des protocoles réseaux les plus anciens, il a été inventé par une bande d'étudiants potaches qui avaient un peu trop de temps à tuer. L'idée simplissime est la suivante : on va envoyer un tout petit message (une petite feuille, si vous voulez) à une autre machine, elle va nous répondre un tout petit message aussi, et on va mesurer le temps que nous prend cette échange.

Et qu'est-ce qu'on peut envoyer de plus simple ? On imagine le débat au sommet, jusqu'à ce que quelqu'un ait cette idée de génie : je te dis "ping", tu me dis ? Eh oui, "pong". Sympa non ? Qui a dit que nos ingénieurs réseaux n'étaient pas de joyeux drilles ? Et encore, vous ne connaissez pas tous ces protocoles merveilleux sur le mode du "je te tiens, tu me tiens, ..." ou du "Jacques a dit" :
- Jacques a dit salut.
- Jacques a dit que Jacques a dit "salut". Jacques a dit bonjour !
- Jacaques a dit que Jacques a dit que Jacques a dit "bonjour !". Jacques a dit ça gaze ?
- ...
En général après un échange de quelques centaines de phrases de cet acabit les deux machines peuvent enfin commencer à bosser pour faire ce que vous leur avez demandé.

Mais revenons à notre protocole ICMP, comme vous pouvez l'appeler si vous voulez clouer le bec à vos administrateurs systèmes, ou bien le ping comme on l'appelle plus fréquemment. Il permet de mesurer ce temps d'aller-retour de notre communication, qu'on appelle la latence. C'est exactement la même chose que quand vous criez et que vous attendez que votre voix soit répercutée par l'écho. Ainsi, comme tous les fanatiques de jeux en réseau le savent pertinemment, c'est bien la latence qui va nous indiquer la réactivité de notre connexion réseau, et on peut s'asseoir bien gentiment sur la notion de bande passante. En plus c'est super facile, comme c'est un temps ça se mesure tout simplement en secondes, ou plutôt en millièmes de seconde (ou millisecondes) si vous n'êtes pas en train de communiquer avec un internaute vivant sur la lune.

Mesurons donc, puisque mesure nous avons. Etonnament, aucune publicité d'opérateur de réseau ou de téléphonie ne vient nous vanter les mérites d'une latence incroyablement basse, de 0,000000001ms à côté des promesses de débits ébouriffants. Pourtant la latence théorique serait un argument de vente formidable, on ne comprend pas pourquoi ils ne sautent pas dessus à pieds joints. En effet, vu qu'on considère que nos petits octets transitent par des courants électriques (sur nos fils de cuivre ADSL) ou des ondes lumineuses (dans les fibres optiques), on peut considérer qu'ils voyagent à la vitesse de la lumière, zoom zoom. Soit 300 000 km/s, excusez du peu. Je suis Ping à 150km de mon copain Pong, combien met-il de temps à me répondre ? Notre signal doit parcourir 300km (vous avez remarqué que je fais exprès de prendre des valeurs qui tombent juste ? vive la paresse), donc il le fera en 300/300 000 = 1/1000ème de seconde, soit 1ms. Ca calme. Même si je parle à l'autre côté de la terre, disons à 6000 km, ça ne fait jamais que 20 fois plus, donc 20ms de latence.

Et en pratique ? Vous vous en doutez, si on préfère généralement passer cette mesure pourtant essentielle sous silence, c'est qu'on n'atteint jamais ces valeurs sur sa petite connexion familiale. Pourtant, la plupart des grosses entreprises du web ont des serveurs disséminés un peu partout dans le monde histoire de ne pas avoir à faire emprunter des milliers de kilomètres à nos (et surtout à leurs) messages. On devrait donc normalement avoir des latences de l'ordre de la milliseconde, mais les centaines de millions de sites de tests de débit hyper perfectionnés qui maîtrisent l'art délicat du ping (vous allez comprendre un peu plus loin la valeur ajoutée incroyable qu'ils représentent) vous diront sans hésiter qu'autour de 20-30ms nous sommes en présence d'une connexion proprement remarquable. Et c'est vrai qu'en deça de 10ms vous avez le droit de vous extasier sur votre connexion.

Après, malgré certaines mires qui osent parler de ping à 400ms comme de simplement "mauvais", je considère qu'au-delà de 100ms en moyenne vous avez intérêt à toujours garder un livre à portée de main de votre écran. En effet, dans des conditions réelles ça n'est pas simplement un petit ping que vous allez attendre. Contemplez par exemple un instant ce blog et ses magnifiques illustrations : quand votre navigateur va chercher la page à afficher, en gros il va chercher une page principale, une page de style, peut-être un ou deux (ou 20 chez les gros bourrins) scripts, peut-être des éléments pour le bandeau de gauche s'ils sont servis à part, et surtout toutes les images une par une. Ca nous fait bien une bonne dizaine d'appels rien que pour notre petit blog pas bien gourmand. Et si tout ça se passe mal, on va donc attendre 100ms par appel, soit une bonne seconde d'attente pour voir la page complètement affichée. Ca reste supportable, surtout pour un contenu d'une telle qualité, mais imaginez le calvaire avec les sites en 3D interactive qui vous remplissent votre écran d'effets spéciaux et de pubs indésirables, là c'est plusieurs secondes d'attente à chaque clic. Ouille ouille ouille, voilà qui va vite nous courir sur le haricot, surtout en ces temps d'instantanéité où il faut que ça fuse et où la moindre lenteur nous impatiente.

Alors pourquoi on ne cherche pas à réduire les temps de latence ? Ah mais c'est sûr que s'il existait une potion magique pour ça on nous en déverserait des marmites sur la tête. Mais si l'on dispose de technologies maîtrisées qui permettent de faire augmenter régulièrement les débits, en gros celles des Plus Gros Tuyaux, la latence est un animal diablement plus difficile à apprivoiser. On sera bien en peine d'inventer des stratégies efficaces pour la contenir, mis à part réduire la distance qui vous sépare de votre interlocuteur. Avouez que ça n'est pas bien malin, c'est ce qu'on fait nous-mêmes spontanément quand on s'amuse avec l'écho. Sauf qu'en l'occurrence, même si on nous vante la mobilité à tous les étages, on ne peut pas décemment demander à l'utilisateur de se rapprocher de quelques milliers de kilomètres du serveur qu'il interroge le temps de lui poser sa question, donc il faudra se résigner à la sagesse des anciens en la matière, "latence pourrie, latence tant pis". 

Comme précédemment, on se donne des ordres de grandeur de latence d'à peu près n'importe quel appareil qu'on peut rencontrer au coin d'un bois, du moins pour ceux qui pensent que la forêt est un magasin d'électronique avec des petits arbres en plastique sur les côtés :
  • ADSL : on l'a dit, la latence se situera si tout va bien quelque part entre 10 et 100ms. Au-delà on fera bien d'apprendre quelques exercices de respiration profonde.
  • fibre optique : là il va falloir sortir notre joker. Théoriquement la fibre a une latence meilleure, et tous les sites bien en vue n'hésitent pas à dire "quasi nulle", nonobstant l'évidence de la limite théorique que nous avons calculée précédemment. Mais en pratique, on ne trouve rien sur le sujet à part quelques chiffres d'usages mécontents qui ont des pings abyssaux, ou d'une étude sommaire qui affirme que la moyenne constatée est autour de 40 à 50ms, autrement dire encore de l'ordre de grandeur de l'ADSL. Décidément la fibre a bien du mal à nous faire rêver.
  • wifi : une bonne nouvelle pour changer, vu les faibles distances, sauf problème de configuration matérielle la latence est négligeable sur un réseau wifi. Attention, ça ne couvre que la portion aérienne du trajet, une fois qu'on est arrivé à l'antenne on retrouve la latence du réseau filaire qui va dialoguer avec Hong-Kong...
  • bluetooth : ici encore vu la faible distance la latence est négligeable, ce qui est bienvenu pour ne pas s'énerver tout seul sur sa souris sans fil qui ne réagirait pas au quart de tour.
  • téléphonie mobile, 3G, 4G : cela dépend évidemment des conditions dans lequel on se place, surtout si vous aimez téléphoner en roulant à 150km/h dans la direction opposée à l'antenne, mais la latence est généralement assez mauvaise sur ces réseaux, de l'ordre de quelques centaines de millisecondes. Urgh.
  • liaison satellite : de l'ordre de la seconde. On comprend pourquoi on préfère utiliser des milliers de kilomètres de câble que des satellites pour l'internet, sans quoi tout le monde aurait depuis longtemps fermé son profil Facebook et descendu son ordinateur à la cave pour ressortir son bon vieil herbier du placard.
  • disque dur : tiens oui, c'est vrai ça, on se refait la comparaison avec le disque dur ? ben c'est assez décevant en fait, le temps d'accès sur une écriture d'un petit bout de fichier est de 1 à 10ms environ. Pas tellement mieux que le réseau finalement.
  • disque SSD : ouh là là là là là là : de l'ordre de 0,01 à 0,1 ms. Vous avez bien lu. Vous comprenez finalement pourquoi vous n'avez pas dépensé tous ces sous en vain : le débit est peut-être moins bon que celui d'un disque à plateaux traditionnel, mais côté réactivité on ne joue pas dans la même cour. Au passage, tous les dispositifs à mémoire flash (clé USB, cartes mémoires d'appareil photo, etc) ont une latence comparable.
  • mémoire vive : le champion toute catégorie, de l'ordre de 10 nanosecondes. Désolé mais là, il a fallu changer d'échelle, ça fait du 0,00001ms, incroyable mais vrai. Moralité : il vaut mieux parfois utiliser sa mémoire que de faire appel à Google. C'est vrai aussi pour les humains !

Je vous sens impatient de connaître la latence de votre ordinateur chéri et de la comparer à celles de vos collègues dès demain à la pause déjeuner. Rien de plus simple en vérité, n'en déplaise aux sites qui vous vendent ce service à gros coups d'avalanches de pubs. Allez faites l'expérience : vous ouvrez un terminal, et puis écrivez tout simplement

STOP!! On ouvre un quoi comment là ? Ah pardon les souris, vous avez bien raison, on avait dit article grand public, là, on va faire fuire tout le monde avec notre ligne de commande rébarbative. Mais allez, si si, essayez, tout le monde peut y arriver, ça vous donnera même des petits frissons d'excitation si vous n'avez jamais fait ça de votre vie. Promis, on ne fera rien de plus compliqué qu'un petit ping-pong rapide. Donc, je disais on ouvre un terminal : si vous êtes sous Linux ou Mac, je vais vous laisser trouver le menu approprié comme un grand. Si vous êtes sous Windows, vous avez peut-être moins l'habitude de vous en servir, alors je vous aide : vous allez dans votre menu, vous tapez 'cmd.exe' dans la barre de recherche d'applications et hop le voilà. Et là vous écrivez tout simplement 'ping www.wikipedia.fr'. Eh bien voilà, vous l'avez votre latence, en plusieurs essais quand même des fois qu'on ait pas de bol sur un paquet donné. Vous pouvez essayer avec d'autres sites pour voir la différence, c'est même recommandé car il peut y avoir des variations importantes.

Remarquez qu'on n'a parlé que de latence entre nous et un serveur distant, mais que le serveur peut avoir besoin d'appeler des copains pour vous répondre (le fameux appel à un ami quand on sèche devant une question), et donc vous rajouter une latence supplémentaire de son côté à lui. Le fait qu'il vous réponde très rapidement sur un ping ne signifie pas pour autant qu'il ne va pas horriblement ramer quand vous allez lui demander sa page d'accueil s'il a été victime d'une attaque féroce de Programmation Avec Les Pieds.


Si loin, si proche


On pourrait s'en tenir là pour nos grandeurs réseautales (ou réseautiques ?), on en a déjà deux, dont une qui ne sert à rien, c'est bien plus qu'il n'en faudrait pour animer une série de conférences high-tech d'un air docte et posé. Mais on pourrait difficilement parler de réseaux sans aborder la notion de portée. Je vous vois venir, vous savez qu'il s'agit de la distance à laquelle vous captez le Oui-Fils avec plein de barres de signal, mais vous allez me dire que ça ne concerne que les réseaux sans fil. Eh bien pas du tout, même s'il est vrai que les effets d'atténuation de signaux sont nettement plus prononcés dans le cas des réseaux sans fil, les réseaux filaires ont également une notion de portée pas du tout négligeable. Si vous ne me croyez pas, je vous invite à dérouler un câble ethernet d'un kilomètre de long, que vous vous serez préalablement fabriqué vous-même vu que personne n'aurait l'idée de vous vendre ça, et de regarder ce que vous avez en sortie de signal, je vous garantis que vous aller pleurer à chaudes larmes.


C'est donc une vérité universelle des réseaux que l'on peut énoncer sans trop de risque de la voir contredite par une Super Nouvelle Technologie : plus je m'éloigne, moins mon signal est bon. Dans ce domaine, on ne peut pas dire, la fibre optique a un avantage certain par rapport aux autres technologies, car les pertes y sont très faibles. Le fil de cuivre (ADSL, ethernet) est lui sujet à plein d'interférences électromagnétiques et autres joyeusetés. On parle d'atténuation du signal dans ce cas. On peut la mesurer en décibels, comme pour l'intensité des sons, mais très honnêtement ça ne nous servira pas à grand chose à part à constater notre manque de bol. On se rappellera simplement que la fibre optique peut se porter sur plusieurs kilomètres, voire dizaine de kilomètres en fonction de sa qualité, sans perte notable, alors que pour le fil de cuivre on serait plutôt de l'ordre de la centaine de mètres au mieux. Mais vous allez me dire que vous êtes généralement à plus d'un kilomètre de votre répartiteur réseau de quartier. Eh bien oui, mais c'est bien pour ça que vous êtes très loin du débit théorique que l'on vous fait miroiter, vous avez tranquillement perdu 20, 30 voire jusqu'à 90% de votre bande passante sur cette petite distance. Et croyez-moi, passé 1km chaque mètre supplémentaire fait bien mal au débit.


Les réseaux sans fils ne sont pas exempts de perturbations en tous genres, Ondes Maléfiques oblige, mais c'est surtout la physique élémentaire qui fait que leur portée est très vite limitée : à cause du fait qu'elle rayonne dans toutes les directions, la puissance du signal émis par une antenne est inversement proportionnelle au cube de la distance qui vous sépare d'elle, si vous me suivez. Autrement dit, chaque fois que vous reculez de 10 mm/cm/m/km par rapport à votre antenne, vous perdez 1000 sur la puissance du signal. Ouille ouille ouille, ça descend vite. Heureusement pour ce qui est de la téléphonie mobile, de la 3G, ou du wifi dans les gares qui sont totalement indispensables à la vie sur terre, on a bien vite trouvé la parade : inonder l'espace public d'antennes. Antennes sur les toits, antennes au sommet des montagnes, antennes au milieu des forêts, antennes dressées dans les champs de tournesol, antennes dans l'espace, antennes sous les mers, antennes dans votre slip comme les cactus de Jacques Dutronc. Un petit site nous dévoile l'état des antennes relais en France ; ne tremblez pas, mais on arrive tout de même à la bagatelle de quelques 50 000 antennes qui embellissent les paysages de notre belle France. Je serais vous, j'irais voir si un opérateur voyou n'a pas mis une antenne dans votre cave pendant que vous lisez cet article.


Quelques chiffres concernant la portée pour les réseaux les plus courants :

  • le wifi, commençons par lui puisqu'il y en a partout : une bonne centaine de mètres en théorie, mais le signal va généralement s'écraser comme une mouche sur quelques obstacles bien choisis, comme par exemple les murs qui ne sont pas en carton.
  • pour la téléphonie portable, 3G et consorts, on est à une portée de 1 à 10km en gros, en fonction de la puissance de l'antenne et de la fréquence à laquelle elle émet.
  • dans la catégorie saut de puce, nous avons le bluetooth : sa portée est de l'ordre de quelques mètres, et encore si personne ne vient respirer trop fort sur le trajet du signal. Mais bon ne nous moquons pas trop, il faut reconnaître que le bluetooth n'est conçu que pour connecter des appareils sans fils à des ordinateurs, il n'a pas besoin de nous envoyer des kilos d'ondes à la figure juste pour connecter votre souris à votre portable à 10cm.
  • pour ceux qui auraient eu l'occasion de voir les équipements radio d'urgence des militaires, qui accusent leur âge, on pourrait bien rigoler en voyant des appareils portatifs que seuls des haltérophiles bien dopés arriveront à soulever. En même temps, on pourra reconsidérer notre perspective en se souvenant que lesdits appareils, en général d'une belle couleur souris verte de camouflage, sont capables d'émettre à une distance de plusieurs kilomètres sans avoir besoin d'une antenne relais fixe de plusieurs mètres de haut ni d'être alimentés par l'énergie d'une petite centrale nucléaire. Les militaires qui nous donnent des leçons d'efficacité énergétique et réseautile (celui-là c'est le bon, non ?) ! On aura tout vu. 


La puissance et la portée des différents réseaux sans fils est liée également à la plage de fréquence sur laquelle elles émettent, notamment à cause des interférences que l'on peut rencontrer dans certaines gammes de fréquence. Par interférence, il faut comprendre les objets qui font obstacle au signal et vont en absorber ou réfléchir une partie, pour leur plus grand bien on s'en doute. La fréquence (en Hz, comme pour le processeur, rappelez-vous) est directement corrélée à la longueur d'onde, qui en retour vous donne la taille moyenne d'un objet qui va interférer avec l'onde. Vous trouverez ici un petit schéma explicatif qui vous donne la taille moyenne de l'onde en fonction de la gamme de fréquence. Si on n'est jamais très réjouis de voir que les fréquences de l'ordre du Ghz, les plus courantes pour les réseaux sans fils (2,4Ghz par exemple pour le wifi), sont de l'ordre de la dizaine de centimètres, soit parfaitement adaptée à l'échelle du corps humain ou d'une souris verte un peu bedonnante, les ondes de très hautes fréquences font carrément flipper car elles peuvent affecter des micro-organismes voire des éléments de la taille d'une cellule. Mais en l'absence de preuve scientifique irréfutable on s'abstiendra de penser que toutes ces ondes émises ont une incidence quelconque sur autre chose que nos petits appareils mobiles qui se délectent des octets qu'ils captent, miam miam.


Petit guide pratique de la connexion lente


Pour finir, les Souris Vertes vous offrent un guide pratique encore plus fort que SuperNumérique.com ou que Ma Connexion Pour les Nuls : un petit état des lieux rapide des problèmes de connexion sur les réseaux.


Alors, ma connexion est lente, mon débit est pourri, d'où cela vient-til-til ? De manière générale, si vous le pouvez, tirez un câble et oubliez les octets semés dans le vent : vous aurez toujours une connexion plus stable, plus rapide et moins énergivore en filaire.


Autrement, comme nous l'avons vu, la première chose à mesurer est la latence sur votre connexion. Celle-ci dépend directement de la distance à parcourir et de la qualité du lien qui vous relie (oubliez le fil de laine même si c'est moins cher et plus esthétique). Si votre latence est mauvaise vis-à-vis de plusieurs sites différents (rappelez vous qu'un serveur peut lui aussi être en train de pédaler dans la choucroute), pas besoin d'aller plus loin, vous êtes arrivés.


Autrement, si la latence est correcte mais que ça bagote tout de même, vous pouvez vérifier votre débit malgré tout le mal qu'on en a dit. Pour cela, vous pouvez tout simplement choisir de télécharger un fichier bien volumineux, comme l'intégrale de Proust ou une application comme libreoffice, et regarder votre vitesse moyenne de téléchargement. Mais comme on l'a bien précisé, il faut commencer à raser la moquette pour que ça devienne vraiment gênant pour une navigation basique. En revanche, si ça n'est toujours pas ça qui semble poser problème, il faudra tester votre débit montant, qui est souvent un grand oublié des suspects potentiels mais qui peut sérieusement vous faire passer en mode coma profond. Pour cela, malheureusement, il n'est pas évident de faire des tests par vous-même, soit vous disposez d'un endroit où vous pouvez envoyer du contenu, comme un partage de documents, et là vous regardez ce que ça donne d'y mettre un bon gros fichier, soit vous vous résignez à aller sur un site de test de débit en slalomant habilement entre les milliers de pubs.


Dans tous les cas, il faudra faire des tests à plusieurs reprises et à différentes heures de la journée pour savoir si vous êtes victime d'un Coup de Pas de Bol Passager ou de la Grosse Scoumoune. Et malheureusement, dans le deuxième cas vous n'aurez pas d'autre solution que de vous résigner à reprendre vos activités extra-réseaufiles (encore un synonyme !) ou bien à chercher à changer de crèmerie, en l'occurrence soit de lieu soit de type de connexion (l'équivalent en version réseau de monter un téléscope de 4m sur votre toit parce que votre antenne télé capte mal). En tout les cas, aucun problème pour suivre les souris vertes, vu la taille des articles il suffit de les ouvrir dans des onglets différents, et le temps que vous ayez fini de le lire croyez-moi le suivant sera déjà là !



Mais où est passé le RPFL (Résumé Pour les Fatigués de la Lecture) ?

Nulle part en fait, pas de résumé cette fois. Ni plus tard en fait. Désolé, il s'agissait d'une basse manoeuvre commerciale, une promotion de lancement pour le démarrage du blog un peu comme ces échantillons gratuits qu'on vous distribue pour votre plus grand bien à la sortie du métro. Mais maintenant que vous avez pris le rythme, que vous êtes même totalement accroc à l'infusion de souris verte, vous êtes capable de vous débrouiller comme des grands et d'aller lire les articles en entier, si si n'ayez pas peur. Vous l'aurez compris, aux Souris Vertes on milite pour le texte plutôt que pour l'image, et pour la lecture plutôt que pour le confort facile. Alors on dit au revoir aux résumés et à notre premier dossier, puisqu'on a fini notre petit tour des grandeurs et autres mesures du numérique. Mais on a encore plein de choses à découvrir, oh que oui !
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