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Ecole et numérique font-ils bon ménage ?
Date 30/07/2016
Ico Polémiquons
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Petite souris verte à l'école du numérique

"Les lunes et les fleurs :

Voici les véritables

Maîtres"


Matsuo Bashõ (1644-1695)


"Les tablettes et les tableaux numériques :

Voici les véritables

Maîtres"


Programme de l'Education Nationale (2019-2020)



Normalement je me permettrais jamais de dénaturer ainsi un magnifique haïku du vénérable Matsuo Bashõ, mais il faut y aller les deux pieds dans le plat et à pieds joints pour inaugurer notre rubrique Polémiquons. Contrairement à la délicatesse de la rosée du matin frémissant sur le pétale de la frêle pâquerette qui nous caractérise habituellement, on sort aujourd'hui les gants de boxe et la sono de gros bourrin pour envoyer du bon article d'humeur qui tache, de plein parti pris, sans débat contradictoire et de politiquement correct dégoulinant sur la cravate d'un journaliste médiatique professionnel. Il faut bien se défouler quelquefois, les souris vertes sont bien gentilles mais elles ont aussi de l'énergie, voire de l'agacement ou de la saine colère parfois, à dépenser elles aussi.


On dégaine donc notre bazooka géant pour le pointer en direction d'un sujet qui mérite bien qu'on s'y attarde, quitte à distribuer quelques coups de pieds au derrière qui se perdent. Mais rassurez-vous, les pieds de souris sont petits et tout molletonnés, on ne risque pas de faire bien mal, tout au plus réveillera-t-on de leur hébétude, espérons le, quelques prophètes et fanatiques qui scandent comme des robots le même mot : "numérique, numérique, numérique". Qui sont-elles, ces âmes perdues, errant dans les affres d'un monde qui leur échappe et se réfugient derrière une idole plaqué or de fabrication douteuse, une pâle imitation bon marché destinée aux touristes naïfs qu'ils sont ? Ministres, hauts fonctionnaires, pédagogues, inspecteurs, recteurs, chefs d'établissement, peut-être même quelques enseignants ou parents d'élèves emportés par la vague de fond qui semble s'élever de manière irréristible, le monde entier de l'éducation semble adhérer à cette secte d'un nouveau type, l'Ordre du Numérique Partout. Hors de l'écran, point de salut. Si ça ne bouge pas, ne clignote pas, ne bruite pas, ne vibre pas, ne multimédiate pas, c'est qu'on n'est pas dans un Contexte d'Apprentissage, et qu'on n'abreuve donc pas nos chères têtes blondes de tout le savoir qu'ils peuvent légitimement nous réclamer, comme par exemple celui d'apprendre à maîtriser un outil indispensable à la survie en société qui leur permettra de jouer à Lance Ton Pingouin de manière professionnelle.


Vous l'aurez compris, la question posée dans le titre est de pure forme et on ne fera pas semblant de singer le plan de la bonne dissertation scolaire, "thèse, antithèse, foutaise"  comme le désignait poétiquement un de mes enseignants de lettres ; on saute directement et allègrement à l'antithèse, sans essayer de scruter l'infinitésimal pour deviner un quelconque bénéfice caché à la politique éducative actuelle en matière de numérique. Non non non. Allez on entame notre procès à charge.


Grandir avec le numérique par ceux qui ne l'ont pas vécu


Commençons tout de suite par un étonnement légitime : comment se fait-il que toutes les personnes sus-citées, généralement d'un âge d'autant plus respectable que leur poids dans la hiérarchie (et corporel me souffle une souris, ah vraiment on ne vole pas haut aujourd'hui) est grand, en viennent à penser que le numérique est indispensable à toute forme d'éducation quand eux-mêmes ont grandi dans un système où il était totalement absent ? Ils sont pourtant censés être les exemples de réussite scolaire les plus aboutis de cet ancien système qu'ils s'emploient à fouler aux pieds. Serait-ce donc que l'éducation qu'ils ont reçue était en fait un tissu d'insanités duquel ils ont dû lutter toute leur vie pour se défaire ?


Je ne pense pas qu'on trouvera beaucoup de ces éminentes personnes pour nous soutenir une telle position, aussi il faut chercher ailleurs l'explication du grand chamboulement nécessaire et inéluctable du Progrès Pédagogique par les Nouveaux Outils de l'Information (désolé si je n'ai pas les termes exacts, mais ça change tous les 2 mois, aussi il est difficile de se tenir à la page du jargon éducativo-progressiste). Selon moi, si l'école doit impérativement adapter ses pratiques pour marcher sur les mains et regarder avec les pieds, ce n'est pas l'ancien système qui en est la cause mais les Elèves, cette espèce étrange qui est manifestement inadaptée à toute forme de vie terrestre sans une bonne dose d'appareillage numérique.


Il n'est pas nouveau que les générations vieillissantes aient du mal à comprendre celles qui les suivent et doivent donc construire des schémas d'explication pas toujours très subtils pour appréhender cette altérité inquiétante. Les discours sur la jeunesse qui n'a plus de (-remplacer ici par ce qui vous plaît, sauf souris verte je vous prie, les jeunes aiment les souris vertes comme tout le monde-) ne datent pas d'hier. Ces discours, d'ailleurs, ont en retour un effet essentialisant qui enferment lesdits jeunes dans la cage qu'on leur dessine, et fait se réaliser le fantasme : après avoir bien digéré l'image qu'on leur renvoie, les jeunes seront des adolescents impossibles et rivés à leurs téléphones portables, les enfants seront des drogués des écrans tyranniques, les bébés même seront fragiles et capricieux. Beauté de la prophétie auto-réalisatrice, comme un voeu qu'on soufflerait à notre lampe magique et qui se trouverait exhaucé à simplement le formuler, sauf que c'est précisément à chaque fois ce qu'on l'on prétend combattre que l'on fait advenir. Et cette mécanique fonctionne à plein à l'école : sans surprise, les élèves seront désinvestis, incapables de lire 3 mots de suite sans bailler, et totalement atones devant tout ce qui n'a pas des couleurs éclatantes et virevolte à la vitesse du son.


Le jeune, sous le scalpel et au microscope


Quelle est donc l'anthropologie du jeune que nous livre en filigrane l'institution scolaire dans ses discours et ses fameuses innovations pédagogiques ? On peut la résumer par quelques traits saillants, et les dispositions correctives qu'il conviendra d'appliquer pour y répondre :


  • l'élève est incapable de lire : on lui proposera des images, des vidéos, des sons. Et en plus c'est plus vivant, on lutte donc contre l'ennui.
  • l'élève est incapable d'utiliser un support papier quelconque : on lui en proposera immédiatement une version numérique.
  • l'élève ne supporte pas l'échec : on évitera soigneusement toute situation qui pourrait donc le mettre en difficulté. Soit en particulier toute situation normale d'apprentissage, où il pourrait se voir confronté à de l'inconnu ou du non maîtrisé, sinon quelle angoisse et quelle frustration.
  • l'élève ne s'intéresse qu'à la technologie et au multimédia : on va donc lui en donner au kilo.
  • l'élève évolue dans un environnement familial et social absolument pas propice au travail personnel : on ne lui demandera aucun travail en dehors du temps scolaire, et puis il ne faut pas exagérer non plus, il a une vie personnelle riche à jouer en bande à Lance Ton Pingouin, il faut la respecter.
  • l'élève est déprimé, ennuyé et non épanoui par nature : il s'agit de lui remonter le moral par des enseignements ludiques et enthousiasmants, car il est bien connu que l'école est la mieux placée pour proposer du divertissement aux jeunes
  • l'élève évolue dans un monde difficile dans lequel il va devoir lutter pour survivre : il faut le préparer autant que possible à cette société hostile et si difficile à comprendre, notamment en lui inculquant des savoirs techniques indispensables à sa future vie professionnelle (oups, dommage qu'ils soient périmés avant même sa sortie d'école).
  • l'élève n'a aucune culture et ne connaît rien au monde qui l'entoure : il faut lui donner de grands cours magistraux qui feront de lui un Citoyen Responsable qui comprend comment trier sa poubelle.
  • l'élève a sa culture propre qu'il s'agit de respecter : il faut que cette culture rentre dans les enseignements, ce qui permet de gagner son attention et de respecter la règle du "jamais d'échec", enfin en théorie car on trouve toujours des gens pour avoir zéro sur une interrogation où il s'agit d'orthographier correctement leur nom propre.


On peut remarquer que cette liste n'est pas exempte de contradictions. Ainsi, l'élève est tout à la fois quelqu'un de totalement hors du monde auquel il s'agirait d'inculquer les bonnes valeurs et connaissances qui lui manquent pour vivre en société, et en même temps il a sa culture propre incompréhensible pour le commun des mortels, mais qu'il s'agit de respecter au même titre que n'importe quelle autre au nom du droit à la différence (ou plutôt à l'indifférence, puisque tout devient égal et qu'il ne s'agirait certainement pas de dire que certaines formes de culture sont préférables à d'autres).


Cette contradiction s'imprime également très fortement dans le discours sur le numérique que tient l'école : il semblerait que les élèves soient mystérieusement tous tombés dans la marmite à potion magique étant petits, et donc soient nés pour avoir un appareil mobile branché directement au poignet, et dans le même temps on en ferait des illettrés complets en la matière qu'il est urgent d'initier aux systèmes d'information dès l'école primaire. Alors, il faudrait tout de même se décider : béotiens complets qui ne comprennent rien à ces outils, ou super génies qui nous laissent sur le carreau dès qu'ils atteignent les deux ans et demi ?


Suivre le monde en plein changement révolutionnaire du bouleversement cataclysmique d'une évolution nouvelle


On peut penser que le tableau que l'on vient de dresser en dit plus long sur les gens qui, consciemment ou inconsciemment, le peignent aux grandes couleurs de la république. En tous les cas, croyons-en ces apôtres de la bonne parole éducative, il est certain que les bonnes vieilles recettes ne peuvent plus fonctionner dans ce monde nouveau qui n'a plus rien à voir avec l'ancien, et donc qu'il est urgent de détruire à coup de pelle tout ce qui a pu un jour où l'autre servir de socle à leur propre éducation. Se rappeler qu'il y a tout simplement une vingtaine d'années, la possession d'un ordinateur personnel était tout à fait exceptionnelle, que seuls les champions du monde de poids et haltères pouvaient posséder des téléphones portables, que personne ne connaissait internet, peut tout de même amener à s'interroger sur le fait que la sélection naturelle réussisse à fonctionner à cette échelle de temps pour nous produire autant d'individus qui auraient tout simplement été incapables de survivre dans cette période antédiluvienne fort heureusement révolue. Et encore, il semblerait que cette sélection s'accèlère tellement que chaque cohorte d'élèves n'ait plus rien à voir avec celle qui précédait, et qu'il faille donc continuellement tout changer pour que rien ne change (c'est-à-dire pour qu'à la fin tout le monde soit un citoyen modèle bien éduqué, employable et propre sur lui).


Osons tout de même cette petite supposition audacieuse : en vérité, ce ne sont pas fondamentalement les enfants qui changent, même si évidemment la modification chaque fois réinventée de l'image qu'on leur renvoie a une influence sur eux, ce n'est même pas le monde qui change à un rythme effréné comme on voudrait nous le faire croire tous les jours. Les informaticiens savent bien qu'aucune révolution conceptuelle n'est intervenue entre l'informatique des années 1970 et celle d'aujourd'hui, certains programmes de cette époque équipant toujours d'ailleurs une bonne partie de nos systèmes d'exploitation, la seule chose qui a changé, et c'est vrai de manière spectaculaire, c'est le matériel qui a offert des capacités de stockage et de calcul nettement accrues. D'accord, et plus de pixels, on pourra relire notre magnifique article sur les écrans pour se rappeler à quel point cette innovation est bouleversifiante.. Mais PLUS de stockage et PLUS de calculs ne changent pas fondamentalement la donne, pas plus que PLUS de crème chantilly ne transforme miraculeusement votre gâteau en salade grecque.


Donc, finalement, ce qui change, c'est le sentiment d'insécurité de ces gens qui nous tiennent des discours interminables sur l'univers numérique, un univers auxquels ils ne comprenaient décidément pas grand chose dans les années 1980 quand les machines pouvaient traiter quelques instructions bravement, et dans lequel ils sont totalement perdus maintenant qu'elles en enchaînent des dizaines de milliards en un clin d'oeil. Et oui, évidemment, ce qui a changé aussi, c'est la puissance de frappe de l'industrie électronique qui diffuse maintenant ses produits avec une telle efficacité qu'arrivé à la majorité, tout être humain qui n'a pas été élevé par une famille de gorilles au milieu de la forêt vierge aura consommé et jeté des dizaines d'appareils numériques, et s'apprêtera à franchir le cap de la vie adulte à grand coup d'écrans plasma et autres smartphones derniers cris qu'il va enfin pouvoir se payer en l'échange d'un labeur passionnant. Et il pourra remercier l'école de l'avoir conforté dans cette voie, car ce n'est certainement pas là qu'il aura pu construire une autre vision de la vie en société.


Apprendre ce que l'on sait déjà, triomphe de l'éducation


On l'a compris, une des priorités affichée de notre système scolaire est la maîtrise des outils numériques, informatiques, bureautiques et tout ce qui finit par tiques. On peut s'interroger sur la pertinence de cet apprentissage, qui va nécessairement prendre la place d'autres savoirs académiques précédemment enseignés, surtout dans un contexte où l'on ne cesse de baisser le nombre d'heures hebdomadaires des différentes disciplines. Au-delà des querelles idéologiques sur les contenus qui sont considérés ou non comme suffisamment nobles pour être dignes d'être dispensés à l'école (on notera d'ailleurs la place de choix des enseignements artistiques ou manuels dans cette hiérarchie), on peut questionner d'emblée l'utilité de cette démarche.


Depuis les quelques années que les appareils numériques ont envahi la planète, on n'a encore jamais vu qu'une personne quelconque ait eu besoin d'une formation scolaire poussée pour utiliser son smartphone, sa tablette ou son ordinateur portable. Au contraire même, les élèves d'aujourd'hui ayant proverbialement grandi avec ces technologies, la probabilité pour qu'ils n'y aient pas été exposés à haute dose avant même d'arriver sur les bancs d'école où ils sont censés apprendre à s'en servir est ridiculement faible. En conséquence, la frange miscoscopique des élèves qui se révèleraient malgré tout incapables d'en remontrer au prof en lancer de pingouin correspondrait tout simplement à ceux qui n'en ont jamais eu besoin, dont on peut supposer qu'ils rejoindront les autres si un jour il leur faut s'y mettre. Non seulement les élèves maîtrisent ces nouvelles technologies sans effort, mais en plus l'école est probablement la dernière à pouvoir en dispenser une formation quelconque, vu qu'elle a toujours quelques centaines de trains de retard dès qu'il s'agit de suivre les évolutions technologiques.


On peut surtout critiquer fermement l'idéologie sous-jacente qui veut que les savoirs transmis à l'école soient directement utiles à la vie en société ou dans le monde du travail. L'école n'a pas le monopole de la transmission de connaissances, et, elle n'est même pas la mieux placée pour faire apprendre la plus grande partie des choses qui sont pourtant très utiles au quotidien. Sinon que faudra-t-il bientôt ajouter à nos programmes scolaires ? Des cours pour apprendre à marcher ? Pour uriner proprement ? Pour lacer ses chaussures ? Pour faire du vélo ? Pour ouvrir une porte avec la clé ? Bref, quand bien même on jugerait que le numérique est devenu l'incontournable et absolue condition de la survie dans notre Monde d'Aujourd'hui, il est temps de reconnaître que tout ce qui est nécessaire à la vie en société n'a pas vocation à être enseigné à l'école.


Il y a peut-être une raison plus profonde de vouloir faire entrer les enseignements numérisés et en couleur à l'école : celle déjà mentionnée de l'évitement à tout prix de l'échec. L'important pour l'institution scolaire, comme pour pas mal de parents d'ailleurs, est avant tout de ne jamais placer l'enfant dans une situation d'échec ou d'impuissance. Il est donc essentiel de ne le confronter qu'à des choses qu'il sait déjà plus ou moins faire, ce qui permettra de le féliciter d'avoir appris ce qu'il savait déjà.


On pourrait tout de même souhaiter que l'école s'empare du sujet du numérique, non pas pour y foncer tête baissée comme le reste de la société, mais pour le remettre en contexte et l'aborder avec une distance et une perspective nouvelles. Par exemple avec des séances quotidiennes de débat avec des souris vertes, ou diffusion sur papier glacé des articles de ce blog (l'auteur est prêt à en céder gracieusement tous les droits, pour ne pas grever davantage le budget déjà bien entamé de l'éducation nationale). Cependant, cette idée ne peut que nous faire pouffer de rire tant elle est éloignée de la niaiserie des discours que l'on entend actuellement autour des usages numériques, qui ont à peu près autant de profondeur que l'opinion d'une tortue sur les techniques de vol plané.


Ringardise du tableau à craie


Il est temps que je confesse mes péchés, eh bien oui, dans une vie antérieure j'ai été enseignant, et j'ai aimé le tableau à craie. Je ne sais pas si je serais ne serait-ce qu'admis à passer le concours aujourd'hui en proférant de telles inepties. En effet, qui pourrait vouloir d'un tel matériel totalement indestructible, effaçable à l'infini, dont la matière première est certes pas renouvelable, mais d'une simplicité enfantine à trouver et dans des quantités tellement importantes que l'humanité aura probablement disparu avec son école bien avant d'en voir la moindre diminution notable ?


Heureusement, on a bien vite remplacé ces reliques d'un autre âge par d'horribles tableaux  en  plastique blanc dont la durée de vie moyenne doit avoisiner les deux ans, au bout desquels même les produits les plus corrosifs ne viennent pas à bout des traces de feutre qui y restent imprimées. Il faut dire que lesdits feutres, eux mêmes pratiquement jetables aussitôt ouverts, dégagent des vapeurs qui sentent bon la chimie industrielle, et qu'il vaudrait sans doute mieux laisser hors de portée des enfants, tiens ça tombe bien qu'on les mette partout dans les écoles. J'ai du mal à comprendre les collègues qui ont pu se plaindre de la poussière de craie, c'est vrai un peu pénible, mais qui ne voyaient pas de problème à s'intoxiquer de la sorte. Mais de toute manière, le saut technologique suivant a été bien vite franchi pour bombarder les salles de classes de tableaux numériques interactifs achetés à grand renfort d'argent du contribuable, pour le plus grand bonheur de toute la communauté éducative qui ne savait même pas que ça existait. Autant dire qu'à part les fabricants de ces outils merveilleux et quelques élus régionaux qui doivent compter parmi leurs partenaires de bridge, il ne s'est pas trouvé grand monde pour réclamer toutes ces belles évolutions.


Mais bon elles sont là, et on peut dire que de la craie au tableau qui clignote (et plante horriblement, il doit y avoir une armée de Programmeurs Avec Les Pieds tapie dans l'ombre quelque part), on a fait un saut conceptuel parfaitement inepte. Certains trouveront en effet bien pratique de pouvoir dispenser de l'image et de la vidéo au kilomètre pour assoupir les élèves devant un contenu tout prêt à être consommé, mais il y a tout de même un problème majeur avec le numérique en terme de lecture et de vitesse de la pensée. Car, vous l'avez peut-être remarqué, on ne lit en fait presque jamais un texte projeté intégralement sur un écran. On le parcourt en diagonale, en tout sens, pour en extraire des bouts, mais ce n'est que rarement et par un effort de volonté intense qu'on concentre suffisamment son regard pour une lecture cursive, comme celle que vous avez peut-être adoptée présentement avec cet article trépidant. Et ceci encore plus lorsque d'autres sens sont sollicités, par de la parole ou d'autres interactions qui viennent interférer avec notre lecture, comme par exemple ce professeur qui vient donner des explications sur le texte qu'il vient de projeter.


Donc, quand on projette du texte sur un écran, oui, on hypnotise les regards qui y restent rivés comme des papillons sur un réverbère, mais sans réellement s'y fixer pour en lire le contenu. Et pendant ce temps-là, personne ne vous regarde non plus, sachant que dans des contextes de communication, les signes non verbaux sont au moins aussi importants que le reste. Ainsi l'écran fait écran, tout à la fois au contenu et à la manière de le présenter. Une belle débauche d'énergie dans tous les sens, du son et lumière, pour un bilan totalement miteux côté apprentissage ;  osons le dire, des dizaines d'heures de papillonnage numérique n'équivalent pas à un quart d'heure de lecture concentrée.


Alors que le tableau à craie, excusez-moi d'en remettre une couche avec mes idées vieillotes, quand on ne fait pas crisser la craie dessus pour réveiller la souris verte endormie au dernier rang, a la propriété sympathique d'offrir une vitesse d'écriture qui est assez naturellement la vitesse de la lecture et de la pensée en pleine cogitation. C'est vrai aussi du tableau plastique, tout à fait, ou de la bombe de peinture si vous aimez taguer vos cours. Mais bon la craie a plus d'allure, quand même, et les verts y sont beaucoup plus proches de la couleur de nos souris préférées.


Apprendre en s'amusant (hi hi)


On ne peut que s'incliner devant ce constat : le numérique est plus divertissant que l'enseignement austère à grand coup d'absence de support visuel. Et étant donné que les élèves s'ennuient profondément à l'école, et qu'il s'agit de leur redonner de la joie de vivre, comment ne pas en venir à leur donner paillettes et confettis numériques tous les jours au menu de la cantine ? L'enseignant se transforme donc en un sympathique agent d'ambiance, qui comme les "barristas" des trains fait régulièrement des annonces qui indique qu'il espère que les conditions de confort et d'amusement satisferont au mieux les usagers.


Personne ne souhaite évidemment déprimer à longueur de journées nos chers enfants, qui représentent, ne l'oublions pas, l'avenir de la nation. Qui voudrait d'une nation de gens pas épanouis et qui soupirent leur mal-être à longueur de journée ? Après, il y a tout de même un petit problème avec la proposition "plus de numérique=plus de youpi". Tout d'abord, nonobstant les discours hédonistes qui nous présentent la vie comme une publicité aux couleurs vives où tout semble couler de manière fluide pour les gens souriants qui la peuplent et qui probablement ne connaissent même pas le sens du verbe transpirer, l'apprentissage n'est malheureusement jamais ni immédiat ni spontané. Quel que soit le domaine concerné, qu'il s'agisse de maîtriser un mouvement dans un sport, un geste pour un artisan, un peintre ou un musicien, un raisonnement ou une notion pour une tâche plus intellectuelle, seule l'exercice et la répétition un nombre incalculable de fois de certaines actions pas forcément passionnantes vous permettra d'atteindre un niveau réellement significatif. Ceci vaut même, eh oui, pour la maîtrise de ces petits appareils numériques, même si personne n'aurait l'idée saugrenue de comptabiliser les centaines d'heures passées à agiter les pouces sur un écran qui vous permettent d'atteindre la vitesse de la lumière au moment d'écrire à vos amis que vous arrivez dans 10 minutes, ou à battre des records au lancer de pingouins avec les yeux bandés et les mains dans le dos.


Il sera donc difficile d'espérer inculquer quelque chose de plus ou moins nouveau si l'on s'est donné comme objectif principal de divertir les élèves, étant donné que l'effort est au centre de toute possibilité d'apprentissage. Il est parfois possible de faire oublier l'effort en rendant les conditions d'apprentissage plus clémentes, de même que la contemplation d'un paysage sublime peut vous faire oublier momentanément que vous êtes en train de cracher vos poumons à gravir une pente extrêmement raide, mais généralement cette petite diversion n'a qu'un temps, et bien rapidement vous reprendrez conscience que vous n'êtes pas allongé langoureusement sur la plage à siroter un cocktail à la paille, qui est pourtant ce que l'on vous a promis implicitement pour l'ensemble de vos journées sur cette terre. On comprendra notre frustration et notre indignation devant cette réalité particulièrement insupportable.


Mais le problème principal, en admettant qu'il existe une pédagogie ultime qui vous permet de dispenser des savoirs complexes dans la franche gaieté et la joie insouciante de l'amusement partagé, est que l'école risque d'avoir quelques déconvenues brutales si elle se place sur le terrain du divertissement, où elle va faire face à une concurrence redoutable. Quel que soit le talent d'animateurs de nos enseignants, il va leur être difficile de rivaliser avec l'avalanche de divertissement que propose aujourd'hui la société de consommation. Dans le match Ecole vs TF1, par exemple, je ne donne pas cher de la peau de notre belle institution scolaire. Il est donc plus que probable que, malgré ses plus beaux efforts et des costumes à paillettes toujours plus extravagants, l'école se retrouvera bien vite reléguée par les élèves dans les oubliettes de la ringardise qui se veut à la mode et rigolote, mais qui est franchement pitoyable par rapport à tout ce que l'on peut faire de mieux sur son temps libre. Il ne restera alors qu'à tirer les conclusions qui s'imposent : s'il s'agit de divertir nos chers enfants, il vaut mieux leur rendre leur liberté et fermer boutique, car ils le feront toujours mieux ailleurs qu'à l'école.


Equiper, à défaut d'éduquer


On a beau dire que c'est la crise et serrer la ceinture à coups de crans cloutés au gros mammouth de l'Education Nationale, s'il y a bien un domaine dans lequel on ne compte pas ses sous, c'est lorsqu'il s'agit de balancer de l'équipement à la pelle dans les établissements scolaires. Quand bien même vous auriez courageusement tenté d'endiguer l'inflation numérique précoce qui exige qu'un enfant de 6 ans ait à la maison une console, un smartphone, une tablette et un ordinateur personnel, il va bien vite se retrouver avec tout ce beau matériel dès son arrivée à l'école primaire, au collège ou au plus tard au lycée en fonction du résultat de la dure concurrence à l'inondation numérique que se livrent les différentes collectivités territoriales et l'état.


Alors qu'il paraissait totalement farfelu d'équiper il y a une dizaine d'années les classes de calculatrices à quelques euros, il est maintenant possible pour un élève de recevoir un ordinateur portable ou une tablette pour l'ensemble de sa scolarité dans un établissement, avec quels bénéfices attendus, on se le demande. On ne se demande pas en revanche l'état probable de ces appareils au bout de quelques années d'usage sans supervision, qui seront sans doute bons à jeter. L'éducation nationale semble donc décidée à devenir la championne de la pollution numérique, sans doute par inconscience ou désintérêt des conditions dans lesquels ces appareils sont produits et commercialisés.


On peut s'interroger aussi sur l'usage que l'élève est censé faire avec ces outils flambants neufs. Verra-t-on bientôt les élèves comme ces étudiants de fac avec leur ordinateur sur les genoux, qui sous la fausse excuse de prendre des notes de manière numérique peuvent se consacrer à leur courrier, leur jeu vidéo, le chat avec les copains, en toute impunité et avec la sanction de l'institution ? Ou bien s'agit-il de faire leur devoir numérique à la maison ? Dans ce cas, il faudrait peut-être ne pas s'arrêter en si bon chemin, et mettre à disposition également accès internet, imprimante et scanner pour tous. Mais chut ! Ne gâchons pas

la surprise de nos élus zélés qui nous ont probablement préparé ce cadeau pour notre prochain noël.


Parallèlement à cette pluie d'appareils mobiles deversée sur les élèves, et paradoxalement à vrai dire, le nombre d'appareils au sein des établissements n'a cessé d'augmenter, entre les postes informatiques proprement dits, les fameux tableaux interactifs numériques, et les millions d'autres gadgets numériques qui facilitent tant la vie des enseignants. Le ratio se trouve sans doute désormais à plus d'un ordinateur par élève, pour un maximum de postes inutilisés. Sans compter tous ceux qui équipent obligatoirement les salles de sciences physiques et de sciences naturelles (point de science sans Ecran Magique, voyons), qui servent à prolonger la pratique honteuse de la dissection en gros plan de pauvres petites souris vertes innocentes.


Du côté production logicielle, d'ailleurs, on n'est pas en reste avec le développement de magnifiques Environnements Numériques de Travail, carnets de notes en ligne, sites d'établissements, qui se succèdent les uns après les autres à un rythme effréné sans qu'on voit vraiment l'intérêt de tous ces espaces faussement collaboratifs qui semblent en plus avoir tous été conçus sans aucune concertation et en évitant soigneusement de s'interroger sur l'usage pratique que pourraient en avoir les enseignants, les élèves ou les parents. A part un surcroît de travail pour entrer toutes les informations de la terre dans ces systèmes, et la franche rigolade aux moments d'activité comme les périodes d'examens ou de conseils de classe, de voir systématiquement les serveurs à genoux et le service indisponible, le bilan de toute cette débauche logicielle semble bien maigre. Mais, comme on ne manquera pas de nous le faire remarquer, ceci permet de créer de l'emploi dans toutes ces sociétés prestataires de Programmation Avec Les Pieds qui ont bien besoin d'être aidées.


Plus de machines, moins d'humains


Cette loi universelle de la société du progrès, qui remplace partout les gens par des guichets automatiques, caisses automatiques, barrières automatiques, machines automatiques de confection des machines automatiques, ne saurait s'arrêter au seuil de l'école. Pour le moment, on n'en est pas encore à remplacer les enseignants par des machines, encore que, certaines expérimentations sur des logiciels d'apprentissage et des cours via vidéo interactive nous fait cheminer tranquillement vers cet horizon brillant. Cela dit, le fait de réduire sans cesse le nombre d'enseignants et d'augmenter les effectifs des classes est déjà un pas dans la bonne direction dans la disparition des enseignants derrière une montagne de machines.


En attendant cette terre promise du cours sans enseignant, voire sans élève tiens, pourquoi pas, c'est du côté des moyens informatiques que l'on trouve la plus notable absence d'humains. Il est bel et bon de bombarder les établissements de milliers d'appareils de tous poils, mais il ne faudrait certainement pas engager des moyens humains pour gérer tout ce bazar, car il est bien connu que ces équipements s'administrent tout seuls par l'opération du Saint Esprit, ou s'il est en congés de Saint GlinGlin, le saint patron des systèmes qui se mettent à jour tout seuls. Alors que toute entreprise de plus d'une vingtaine de salariés envisagera sérieusement de se doter d'un personnel dédié à temps plein pour la maintenance et l'administration des postes informatiques, il semble que l'éducation nationale ait trouvé la formule pour faire faire cette tâche à un enseignant qui généralement n'a pas été formé et sur son temps de travail, contre une poignée d'heures de décharge et en ayant en charge plusieurs centaines de postes sur des supports différents, y compris les postes administratifs sans le fonctionnement desquels rien ne peut se faire dans l'établissement. Seule la rotation rapide du matériel, aussi vite remplacé qu'installé, permet de cacher la misère qui résulte de cette politique déplorable, postes inutilisables, vérolés, logiciels obsolètes, etc. Gageons que l'arrivée des appareils mobiles va certainement ensoleiller encore davantage les journées de ces personnels surchargés, qui vont bien s'amuser à désinstaller Lance Ton Pingouin et réparer toutes les bêtises que les élèves auront su inventer sur les machines qui leur ont été généreusement mises à disposition.


Programmer sans savoir lire


Dernière pierre à l'édifice numérique éducatif, l'apprentissage dès le plus jeune âge de la programmation. Il est difficile de comprendre pourquoi dans le monde moderne, tout le monde devrait savoir programmer, alors qu'il s'agit d'un savoir spécialisé que même nombre d'informaticiens de métier ne maîtrisent pas sans qu'ils en souffrent excessivement. Y aurait-il urgence à renforcer la cohorte de Programmeur Avec Les Pieds, dont les souris vertes pensent qu'ils sont déjà bien assez nombreux comme cela ? Il est probable que les pontes qui ont poussé à l'introduction de l'algorithmique et de la programmation dès l'entrée en seconde il y a quelques années, et tentent maintenant de l'imposer dès l'école primaire, ne connaissent rien à la programmation qu'ils s'empressent de promouvoir.


En effet, s'ils évaluaient un peu les résultats de leur politique, que l'on peut qualifier sans peine de Bide Total, ils s'apercevraient que les deux piliers de leur idéologie informatique s'effondrent comme autant de châteaux de sable balayés par les vagues : non, l'informatique n'est pas particulièrement ludique, surtout pas l'algorithmique qui est de loin la matière la plus detestée des étudiants en informatique, et non, la programmation n'est pas utile dans la vie en société. En fait, toute l'informatique moderne est construite de manière à soulager les programmeurs pour leur permettre d'écrire de moins en moins de code. La plupart des gens qui se disent développeurs ne font en fait que rassembler du code existant qu'ils n'ont pas écrit. Dans ce contexte, décréter l'apprentissage universel de la programmation paraît légèrement incongru. Il serait même presque contre-productif, car une fois de plus l'école n'est pas le lieu de la récréation paradisiaque au pays des nouvelles technologies, et la réalité sordide des conditions d'apprentissage saura dégoûter durablement une bonne majorité des élèves de tout contact prolongé avec la science informatique.


Précisons tout de même, même si cela va sans dire, que la programmation est bien évidemment pour les souris vertes un outil formidable d'émancipation numérique, un chemin vers une meilleure maîtrise et une plus grande sobriété numérique en même temps qu'un apprentissage logique passionnant et un passe-temps bien agréable. Il doit donc exister un monde possible dans lequel l'enseignement d'une telle matière à l'école serait bien utile à la société dans son ensemble, mais certainement pas dans n'importe quelles conditions, notamment en termes d'effectifs ou d'apprentissages prérequis, ni comme priorité absolue.


Le monde d'aujourd'hui fonctionne très bien avec 99% de la population adulte ne sachant pas programmer, et qui ne s'en trouve pas outrageusement lésée. A ce compte là, il paraîtrait autrement plus important que les élèves sachent déjà distinguer les arbres qui sont dans leur cour ou les nuages qui flottent au-dessus d'eux. Il faut tout de même s'extasier un instant sur cette logique suprême de l'institution qui, au moment où elle croule sous les rapports qui indiquent que les élèves maîtrisent de moins en moins la lecture et bientôt l'écriture, pour ne pas parler des autres savoirs dits fondamentaux, se donne comme urgence de faire apprendre la programmation informatique. Remarquons que le code informatique nécessite un minimum de maîtrise de langage et de lecture, et sera donc difficilement enseignable à des élèves analphabètes. Ou peut-être en remplaçant les symboles par des images ?


A l'école des souris vertes


Bien, il est plus que temps de terminer cette diatribe, car on n'en finirait pas d'énumérer les travers dans lesquels tombe sans sourciller l'institution scolaire ces dernières années dans sa politique de développement à tout crin des usages numériques. A un moment où il serait plus que temps de s'arrêter pour reconsidérer ces usages dans notre vie quotidienne, l'école appuie sur l'accélérateur pour amplifier encore des tendances destructrices pour l'environnement comme pour certaines pratiques sociales, ce qui ne peut qu'inquiéter quand on connaît la force de frappe de l'éducation nationale, qui va pouvoir finir de zombifier l'intégralité des futurs habitants de notre beau pays, au cas où certains individus auraient réussi à passer miraculeusement entre les mailles du filet.


Comme toujours quand on dénonce une proposition miteuse, on va sans doute nous demander de formuler notre proposition alternative. Quel est donc le programme éducatif des souris vertes ? Eh bien, à vrai dire c'est celui que l'on trouvera dans les articles trépidants de ce blog : moins de numérique inutile, plus d'interactions humaines, une meilleure compréhension de tous les outils numériques pour apprendre à s'en passer, à s'en servir à bon escient et sans déforester l'amazonie au passage. Et plusieurs heures hebdomadaires de course dans les prés obligatoires ! Sans oublier des cours de dessin dignes de ce nom, les illustrations de ce blog montrant bien l'ampleur du sinistre en matière d'enseignements artistiques chez un sujet qui a pourtant suivi une scolarité complète. Bref ce ne sont pas les idées qui manquent, mais bien l'ambition et les moyens.

Alors diffusez d'urgence les articles de ce blog à vos enseignants, vos parents, vos enfants, vos voisins, vos chats (qu'ils arrêtent de chasser les souris), pour alimenter le débat et faire échouer les politiques éducatives numérico-indigentes !

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Grandeurs du monde numérique (5) : Dans la jungle des écrans
Date 25/05/2016
Ico Dossier
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Une grosse souris regarde un petit écran, une petite souris regarde un gros écran
"Fanée
Son image encore persiste
La pivoine."

Yosa Buson (1716-1783)


On n'a d'yeux que pour lui. Quand on ne le voit pas on ne pense qu'à lui. On le cajole. On l'entoure de sollicitude. On lui jette des regards à la dérobée. On trépigne de pouvoir à nouveau le retrouver. On passe la majeure partie de notre vie en sa compagnie, et ça nous comble de bonheur. Je veux parler bien sûr de l'écran.


C'est notre sujet du jour, et puisque c'est un compagnon permanent, pour les victimes consentantes comme pour celles sacrifiées sur l'autel du Numérique Partout, on va mettre un point d'honneur à essayer de mieux connaître cet ami importun/bienvenu (rayer la mention inutile) qui nous suit partout.


La diagonale du fou


On commence par les présentations, et comme on ne va pas se priver d'imiter les concours machos qui présentent de jeunes dames peu vêtues avec la délicatesse du boucher devant son étal de viande, cela va se résumer à l'essentiel : les mensurations. On ne va pas révolutionner la science en faisant remarquer qu'un écran c'est plus ou moins gros ou petit. Et en fonction du fait qu'il trône devant votre canapé ou qu'il est dans votre poche, en général on préfèrera plutôt l'un à l'autre, donc comme chez les souris mutantes (vertes, mais pour de mauvaises raisons) on trouvera du Super Gros ou du Super Petit. On peut sans doute être légèrement plus précis que cette élégante description, cependant. On va donc introduire une unité pour mesurer la taille de l'écran.


Et là les choses se gâtent. La triste réalité des équilibres géopolitiques se rappelle à nous, et l'on est forcé d'accepter que la France et ses valeurs ne sont plus portées au pinacle par la communauté internationale, et qu'il va falloir nous assoir sur l'ingénieux système métrique que nous avons fondé pour l'offrir au monde entier. C'est donc dans cette unité barbare qu'est le pouce (inch en anglais) qu'il va nous falloir mesurer notre écran, au lieu du centimètre qui nous aurait bien simplifié la vie. Mais on n'est pas au bout de nos peines.


Question de cours élémentaire : comment donne-t-on les dimensions d'un rectangle ? Quelqu'un ? Une petite souris verte lève le doigt au premier rang, et bravo c'est la bonne réponse : longueur, largeur. Sauf que là vous ignorez la première loi de la logique shadok : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et sa deuxième loi : pourquoi faire seulement compliqué si on peut tout rendre incompréhensible ? Fidèle à l'esprit shadok, nous allons donc mesurer la taille de notre écran à l'aide d'une unique valeur, alors qu'on sait qu'il en faut deux, et on va la choisir bien tordue au possible : la longueur de sa diagonale ! Tada !


Manifestement les génies à l'origine de cette trouvaille ont dû roupiller allègrement pendant leur cours de maths au collège, sans quoi ils se seraient rappelé qu'il y a pas mal de rectangles qui ont la même diagonale et des dimensions bien différentes, et quand je dis pas mal comprendre : une infinité. En conséquence, si je vous dis que votre écran a une diagonale, au hasard, de 20 pouces, quand bien même vous sauriez qu'un pouce mesure 2,54cm (un peu grand pour un pouce de souris tout de même), vous êtes strictement incapable d'en déduire sa largeur ou sa hauteur. Impossible dans ces conditions de choisir la taille du camion à louer pour rapporter votre écran géant dans votre salon.


Un petit dessin pour mieux comprendre :


3 écrans ayant même diagonale

3 écrans ayant la même diagonale. Tous pareils ?


Evidemment, on ne vous propose pas des crédits magnifiques et des réductions sur GrosMatos.fr pour que vous restiez planté sans pouvoir savoir si votre téléviseur super haute définition va rentrer dans le salon. Aussi on va introduire une deuxième mesure qui nous permettra de déterminer complètement les dimensions de notre écran. On a plein de choix possibles, sachant qu'avec 2 mesures, un peu de maths et une boîte d'aspirine on peut tout connaître. On prend quoi alors, la longueur, la largeur, le diamètre du cercle inscrit, le cosinus de l'angle formé par la diagonale ? On n'en est pas loin en fait, puisqu'on est partis pour faire tordu autant y aller jusqu'au bout : on va utiliser le ratio, c'est-à-dire le rapport longueur/largeur (ou largeur/hauteur selon comment on voit les dimensions). La souris à lunette du premier rang me signale qu'il s'agit de la tangente, et non du cosinus de l'angle en question. Et qu'il n'y a pas de cercle inscrit dans un rectangle. Merci la souris.


Bon on se fait un petit exercice de géométrie ? J'entends des cris d'enthousiasme dans la salle, alors c'est parti : mon écran a pour diagonale 15 pouces et un ratio de 4:3 (oui on note comme ça, au mépris de toutes nos règles typographiques françoises), quelles sont donc ses dimensions ? Vous avez 10 minutes. Bon allez, je donne la réponse tout de suite, vous vous amuserez tout seul à faire les calculs après avoir terminé la lecture de cet excellent article : la largeur est de 30,5cm, la hauteur de 22,9cm.


Evidemment, si on n'est pas un pro de la trigonométrie, on peut trouver la réponse quelque part dans la description de l'écran, en général tout en bas à côté des recommandations pour les épileptiques et les femmes enceintes. Pour cet exemple cependant, vous allez devoir écumer pas mal de grandes surfaces pour trouver un écran qui a ces dimensions. En effet tous les ratios (ratii ?) ne sont pas adaptés à tous les usages, et il ne vous a pas échappé que pour lire de manière confortable il faut pas mal de hauteur. C'est la raison pour laquelle 99,9999% des écrans fabriqués aujourd'hui ont un ratio qui ne va pas du tout dans ce sens, car qui a encore envie de lire, ou même d'utiliser son ordinateur pour travailler ? Personne, on passe tous nos journées à regarder des films, donc on veut du 16:9 et rien d'autre. Vous pouvez voir si vous observez attentivement la disposition de ce blog que la surface de votre écran est bien utilisée : un tiers de texte, deux tiers de rien. Malheureusement voilà bien un gaspillage contre lequel on ne pourra pas lutter, sauf à fabriquer des écrans qui désactivent une partie de l'éclairement en mode lecture. Mếme si c'était réalisable ça serait sans doute formellement interdit par tout un tas de traités, car dans ce cas où irait s'afficher la pub ?


Maintenant qu'on a compris comment mesurer un écran, on va essayer de se donner quelques ordres de grandeur. Pour le ratio, comme je le disais c'est assez facile, à moins d'aller chercher des modèles préhistoriques ou d'être un marginal fini vous ne trouverez rien qui ne soit du 16:9, ou à la rigueur du 16:10 (ce que personnellement je recommande si vous avez le choix).

Pour les diagonales, en revanche, tout dépend de l'appareil :

  • la plupart des smartphones ont des diagonales de 5 ou 6 pources, même si on commence à voir des diagonales plus grandes, pour ceux qui ont des grandes poches (modèle kangourou).
  • les tablettes ont en majorité  des diagonales entre 7 et 10 pouces.
  • les ordinateurs portables qui sont vraiment portables ont une diagonale entre 11 et 14 pouces. En jargon numérique, on appellera ça des ultra-portables, des netbooks oue je ne sais quoi d'autre. Comprenez : on peut les transporter sans risquer un tassement de vertèbres et sans ressortir du placard notre sac à dos de grande randonnée.
  • les ordinateurs faussement portables que l'on laisse sur son bureau ont une diagonale de 15 à 17 pouces.
  • les écrans LCD d'ordinateur ont une diagonale d'au moins 19 pouces. On peut dire que le format le plus répandu aujourd'hui est quelque part entre 21 et 23 pouces, en dessous vous êtes manifestement un pauvre type. Si vous avez confondu votre ordinateur avec un téléviseur géant, ou que vous êtes graphiste, vous opterez peut-être pour plus de 30 pouces. Personnellement je n'ai jamais vu d'écran de plus de 32 pouces, il faut dire qu'on commence à dépasser les 70 cm de largeur, donc à moins d'être atteint d'une myopie sévère et de refuser toute correction optique ou d'avoir un bureau tellement grand qu'on aime placer son écran à 5m de son clavier, on voit mal l'intérêt pratique de la chose.
  • n'oublions tout de même pas les téléviseurs dans notre petit tour d'horizon. Le ratio sera toujours notre fameux 16:9, mais on trouve de tout pour les diagonales en fonction des bugets et de sûrement plein de critères essentiels, ne serait-ce que celui d'exercer notre Liberté de Choix sur un sujet aussi essentiel que la différence de 0,6 pouces d'un modèle à l'autre. On pourra même trouver des tailles comparables à celles des ordinateurs portables, dans les 15 pouces de diagonales, sans doute la taille maximale admissible pour tenir entre les toilettes et le placard dans une chambre d'étudiant. Pour ceux qui n'ont pas ces vicissitudes et ne sauraient se contenter du gros si on peut avoir de l'énorme , on pourra aller jusqu'à 75 pouces de diagonale, soit 1,90m, excusez du peu. On en reste sans voix.


Un petit rappel de géométrie supplémentaire, et après promis j'arrête avec ces satanés maths : lorsque l'on augmente la diagonale de 5cm, la surface augmente comme le carré de cette longueur, soit de 25 centimètres carrés. Génial ! Beaucoup plus de surface pour le même prix ! Sauf que la consommation de l'écran est directement corrélée à la surface d'éclairement, donc vous augmentez aussi d'autant la consommation électrique. Eh oui.


Le pixel sur le gâteau


Nous voilà maintenant capables de décrire nos petits écrans chéris. D'accord, c'est un peu tordu, mais avec un peu de bonne volonté on s'en sort. Tout est clair donc, merci les Souris Vertes mais on a déjà bien dépassé notre quota de lecture quotidienne, donc ciao et à la prochaine.


Ne partez pas ! Désolé de vous décevoir, mais on est trèèèèèèèèèès loin d'en avoir fini, là. C'est que les dimensions d'un écran, ça fait rêver mais comme vous l'avez remarqué la diagonale de votre salon, elle, n'augmente pas indéfiniment, donc l'envie irrépressible de changer de modèle va rapidement s'épuiser. Est-ce qu'on peut trouver un moyen de faire en sorte que nos écrans s'améliorent perpétuellement sans toujours jouer sur leur taille extra-grande, ou extra-petite pour les appareils nomades (brrr je ne sais pas vous, mais moi mes poils se hérissent quand je vois cette expression abominable) ? Eh bien oui ! Mais attention, ça n'est pas évident, pour cela on appelle encore le Professeur Shadoko à la rescousse, pour qu'il nous formule sa fameuse Loi de l'Inverse du Contraire :


"Plus un écran est petit, plus il affichera une grande image."


Avouez que vous en restez coi. Pour comprendre cette théorie audacieuse, il nous faut introduire un concept supplémentaire : le pixel. Bon, là je vous sens un peu dubitatif, bien sûr que vous connaissez ça le pixel, vous ne connaissez que ça même. Vous en avez plein votre téléphone, plein votre appareil photo ou votre webcam, votre écran d'ordi et j'en passe. Très bien, alors dites-moi ceci : qu'est-ce qu'un pixel ? Hmm déjà pas simple comme question. Les plus avertis sauront qu'il s'agit d'un point de couleur élémentaire sur un écran, autrement dit la zone d'éclairement minimale pour former une image. Question subsidiaire : combien mesure un pixel ? Argh, mais j'en sais rien moi. 1 mm ? Peut-être moins ? 1/10ème de mm alors ? Alors ?


Eh bien non, non et encore non. En fait le pixel ne mesure rien, ou plutôt il n'a pas de mesure particulière. C'est ce qui fait son charme : c'est une unité sans unités ! Sa taille peut varier sans effort d'un facteur 10 entre nos différents appareils, mais ça n'empêchera pas d'en parler avec aplomb comme s'il était universellement défini, par exemple comme 1 650 763,73 longueurs d'onde d'une radiation orangée émise par l'isotope 86 du krypton (une des définitions les plus exotiques du mètre). On a donc inventé une deuxième mesure de notre écran, presque indépendante de sa taille, pas tout à fait quand même parce que le pixel a bien une taille réelle à la fin qui dépend de la technologie de votre écran, en général de l'ordre de grandeur du dixième de millimètre.


Ainsi au lieu de nous rebattre les oreilles avec le ratio et la diagonale en pouces qui ne font plus rêver personne, on va pouvoir nous vanter la résolution de notre écran, c'est-à-dire ses dimensions en pixels. Et là miracle et incrédulité, on va utiliser tout simplement : largeur, hauteur. Mon écran a donc une résolution de 800x600 pixels (bouh le gros naze eh ! T'as sorti ça des années 1980 ?). On comprendra qu'une image projetée sera composée de 800 points de couleur distincts en largeur, et 600 en hauteur.


Tout cela n'explique pas la loi renversante du Professeur Shadoko. Et pourtant si : ce n'est pas parce que mon écran est tout petit qu'il devrait avoir peu de pixels. Il suffit de lui donner un pixel super fin et hop, il aura une grosse résolution qui tape dans les comparatifs, et on peut se lancer à corps perdu dans la Course au Pixel. Un exemple qui ne cesse pas de m'émerveiller : un écran 24 pouces de bonne qualité a une résolution de 1920x1080, tout à fait confortable pour travailler, lire, regarder des films, etc. Mais c'est aussi la résolution des tablettes 7 pouces dernier cri. C'est aussi la résolution de notre téléviseur monstre à la diagonale de 75 pouces.


Y a-t-il donc un sens à avoir des résolutions aussi grandes sur de si petits appareils ? Poser la question c'est y répondre, surtout quand on sait que le principal poste de consommation des appareils mobiles est précisément l'alimentation de l'écran. C'est que tous ces petits pixels correspondent à autant de cellules à alimenter. Alors c'est vrai, oeil-de-lynx-qui-voit-loin-dans-la-prairie y détectera sans doute une légère amélioration du confort visuel, mais le commun des mortels y verra surtout une autonomie réduite de moitié. Car, comme pour la surface de l'écran, le nombre de pixels augmente de manière quadratique : augmenter la résolution de 100 pixels en largeur et hauteur revient à augmenter de 10000 pixels notre écran, ce qui nous amène à formuler une autre loi du pixel, directement issue des travaux du Professeur Souriso cette fois : Petit Confort entraîne Grosse Dépense.


Pour être tout à fait honnête, nous n'avons fait qu'un bref tour d'horizon (euh, je parle de manière quasi métaphorique là, vu que ce billet commence à concurrencer la longueur d'un article de l'encyclopedia universalis) des mesures que l'on peut réaliser sur les écrans. Il existe bien évidemment beaucoup d'autres critères qui permettent de juger de leur qualité, comme la mesure du contraste, de la luminosité, du rendu des couleurs, etc. Nous laisserons cela aux spécialistes, dont je ne m'honore pas de ne pas faire partie.


Il y a tout de même un détail assez important qu'on peut ajouter pour la complétude, même si on sort un peu du sujet de l'article : il existe plusieurs technologies de dalles lumineuses, dont certaines sont dites "mates" et d'autres "brillantes". Vous n'aurez aucun mal à faire la différence, croyez-moi, et si vous ne souhaitez pas utiliser votre écran pour vous coiffer le matin je vous conseille d'éviter les dalles brillantes comme la peste, ce qui n'est pas si facile car elles ne sont pas chères à produire.


Schizophrénie du Plein de Pixels : l'image sur l'écran


Nous n'avons pas fini d'explorer les paradoxes merveilleux de l'image numérique. D'accord, un petit écran peut avoir une résolution avec plein de pixels, mais on n'est pas obligé de s'en tenir là si l'on pense à cette chose toute simple : l'écran peut nous afficher, entre autres, des images. Et ces images ont une résolution en pixels aussi, c'est même comme ça qu'on définit leur taille : si l'image n'est pas compressée il y a bien un rapport fixe entre le nombre d'octets utilisés pour la stocker et le nombre de pixels qu'elle contient.


Mais cette image affichée a-t-elle une résolution identique à celle de votre écran ? Certainement pas, d'ailleurs comment voulez-vous que la personne qui s'est prise en photo en train de faire des grimaces au sommet d'une montagne (on aperçoit une souris en arrière plan si vous regardez bien) sache sur quel écran vous allez la regarder ? Le plus simple reste d'appliquer la loi du Pourquoi Se Gêner : elle aura donc produit une photo à une résolution par exemple de 3000x2000 (modestement du 6 megapixels), que vous serez bien incapable d'afficher à l'identique sur votre écran pourtant génial, et qui demandera un retraitement supplémentaire à votre machine pour en diminuer l'échelle.


Nous aurons à revenir sur le scandale absolu que constituent les réglages en pixels des appareils numériques, mais pour le moment on s'arrêtera à contempler toute la profondeur de la Loi de l'Inverse du Contraire. Sur mon minuscule écran de téléphone, je peux, oui je peux, afficher une image dont la résolution me permettrait de l'imprimer sur un mur de 3 mètres de large et qu'aucun écran géant n'affichera en pleine résolution. Avec un peu chance, il s'agit d'une photo totalement anecdotique, du genre "regarde ce truc marrant que j'ai vu dans la rue tout à l'heure", de préférence floue, et alors on peut nager pleinement dans la félicité du gaspillage numérique insouciant.


Vous aurez sans doute remarqué qu'on utilise la même unité - le pixel - pour parler des capteurs des appareils photos ou des caméras, à la différence près que pour activer le mode Gros Chiffres on préfèrera ne pas donner la résolution du capteur, mais plutôt un nombre total de pixels : 5 megapixels, 10 megapixels, 20 megapixels, pourquoi pas 200 megapixels ou même aller au gigapixel si on aime ça. Vous aurez compris tout l'intérêt qu'on peut porter à cette mesure, sachant que vous ne trouverez pratiquement aucun écran dont la résolution excède 3 megapixels.


Définition de la misère, misère de la définition


On va terminer par un petit coup d'oeil dans notre boule de crystal numérique. Il semblerait que parler de résolution d'écran commence à devenir légèrement ringard, et que déjà l'avenir se dessine sous nos yeux ébahis. Par une technique bien connue qui consiste à substituer au Gros Chiffre le Gros Sigle, on préfèrera maintenant parler de définition, en la qualifiant de préférence de Haute, voire Très Haute, ou même Très Très Très Haute. Et plutôt que de nous dire "je sais afficher des vidéos en 1280x720", ce qui, vous en conviendrez, ne nous impressionne pas trop après les résolutions évoquées précédemment, on préfèrera dire de notre écran qu'il est "HD TV" par exemple. Et plutôt que de vous dire que votre écran, comme la plupart des autres, a une résolution de 1920x1080, on préfèrera dire qu'il est "Full HD".


Je ne souhaite pas vous infliger l'ensemble des pseudo-normes qui fleurissent pour donner l'impression que chaque nouveau produit vient de révolutionner l'univers galactique, sachant qu'il sera difficile de courir derrière les armées de consultants en marketing qui consacrent tout leur temps éveillé à vous en concocter de nouvelles. On s'autorisera tout de même une petite tranche de rigolade en lisant un l'état de l'art ramassé sur un site promotionnel quelconque, je vous donne ça dans le désordre : HD Ready, HD TV, True HD, GreenMouse QuickHD, Full HD, HD Ready 1080p, HD TV 1080p. Tiens, un intrus s'est glissé dans la liste précédente, saurez-vous le débusquer ?


On a bien besoin d'un petit RPFL (Résumé Pour les Fatigués de la Lecture) :


On mesure la taille d'un écran par sa diagonale en pouces, une idée formidable qui nécessite de connaître aussi son ratio (rapport largeur/hauteur) et une bonne dose de trigonométrie. Le ratio le plus courant est le 16:9 ; les diagonales peuvent varier de 5 pouces (smartphone) à 75 pouces (téléviseur géant) en passant par la plage 7-10 pouces pour les tablettes, 11-17 pouces pour les ordinateurs portables et 20-30 pouces pour les écrans de bureau.


On mesure également les écrans et les images numériques à l'aide de pixels, une unité élémentaire qui n'a pas de taille précise. On parlera alors de la résolution d'un écran ou d'une image, cette fois en donnant largeur et hauteur, par exemple on trouvera couramment des résolutions de 1920x1080 (le fameux Full HD pour la vidéo).


Les normes de haute définition sont simplement une autre manière de désigner les résolutions affichables dans les vidéos avec un enrobage marketing peu subtil.
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Grandeurs du monde numérique (4) : Les spectaculaires performances des jeux vidéos
Date 14/05/2016
Ico Dossier
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Jeux vidéos : une souris dans le viseur

"Le saule

Contemple à l’envers

L’image du héron."


Nagata Koi (1900-1997)


Attention, âmes sensibles s'abstenir.


Autant prévenir tout de suite, cet article va parler de jeux vidéos, ceux où on dégomme au bazooka des aliens mutants qui explosent dans des gerbes d'entrailles, ceux où une héroïne aux proportions très légèrement (si légèrement) exagérées saute à pied joint par-dessus des précipices De La Mort, ceux encore où l'on a à peine le temps d'admirer un superbe effet de lumière sur une surface d'eau qu'un développeur a mis 2 ans à concocter parce qu'il faut chasser une armée d'orcs sanguinaires à grand coup de masse d'arme.


On ne parlera donc pas de ces jeux où on doit envoyer une petite souris verte cueillir une pâquerette au bord du champ, ou bien encore de mon type de jeu préféré : celui où il faut

ramasser la-clé-au-fond-du-puits à l'aide de la-canne-à-pêche-dérobée-au-pêcheur-de-l'entrée-du-lac pour ouvrir la porte-qui-donne-accès-au-journal-déchiré-du-disparu-auquel-il-manque-une-page, mais pas de panique elle se trouve sous la pierre qui était située au pied de l'arbre devant lequel on est passé il y a 2 heures. Je ne plaisante pas, j'adore réellement ces jeux (cherchez 'point&click' sur votre moteur de recherche préféré et découvrez tous ces trésors cachés).


Mais pourquoi cette discrimination multimédiale s'indignent les souris ? Je pourrais répondre que c'est l'arbritraire de la vie, que c'est çui qui écrit le blog qui commande non mais, et encore ne me demandez pas de parler de ces jeux consternants où on peut passer 2 heures sur son téléphone à lancer des pingouins en l'air ou à faire skier des lapins qui ramassent des carottes au passage ; pourquoi aussi ne pas faire courir virtuellement un hamster dans sa cage (mais ça existe déjà sûrement).


Aïe ! Une souris vient de me tirer l'oreille : le sujet de l'article n'est pas de donner un cours d'esthétique du goût en matière de jeux vidéos, me dit-elle, alors venons-en au propos et que ça saute. Quel propos déjà ? Ah c'est vrai : aujourd'hui on va se demander comment mesurer le fait que notre ordinateur bichonné et lustré est bien équipé pour jouer à des jeux vidéos, si possible mieux que celui du voisin.


A la recherche de la mesure perdue


Pour revenir aux différents types de jeux vidéos, c'est un fait qu'aujourd'hui c'est essentiellement la catégorie Gros Bourrin qui alimente la course à la performance visuelle. Car, comme pour les téléviseurs et autres lecteurs vidéo, c'est toujours la qualité d'image qui nous fait bondir comme pour attraper la queue de Mickey au manège. Apparemment personne ne trouve à redire au fait qu'on puisse vendre un appareil portable ultra génial qui fait de la vidéo super haute définition mais dont les haut-parleurs par ailleurs crachotent un vieux souffle asthmatique qui fait quelque peu grimacer le mélomane.


Et puisque l'on mise tout sur l'image, comment fait-on pour mesurer les performances visuelles de nos machines ? L'enjeu est de taille tout de même, comme souvent le fait de quantifier les choses va permettre de vous faire honte avec votre vieille bécane et vous faire comprendre qu'il est temps de changer. Mais contrairement à ce que l'on a vu dans les articles précédents sur la mémoire, le stockage ou le CPU, on ne dispose pas de données physiques évidentes pour générer du Gros Chiffre : les performances des cartes vidéos dépendent plus de leur conception globale que d'une métrique unique comme le nombre d'unités de calcul ou la quantité de leur mémoire interne.

Il a donc fallu bosser dur, mais avec un peu de jus de cerveau et du temps on a finalement trouvé le Saint-Graal du comparatif numérique : le FPS. Ouh là qu'est-ce donc ? Le Front Populaire des Souris ? La Fondation Pastorale et Sociale ? Déjà on nage un peu dans le flou, car figurez-vous qu'il s'agit du même acronyme pour désigner un type de jeu qui se mesure justement souvent en FPS, le FPS. Traduire : le First Person Shooter, celui où on tire au bazooka (ou au lance-flammes si on préfère, il y a différentes écoles en la matière). Et pour mesurer tout ça, on va compter le nombre de Frames Per Seconds, c'est-à-dire le nombre d'images par secondes. Plus vous pouvez afficher d'images par seconde, plus fluide est le jeu, et par rebond plus puissant est l'ordinateur qui arrive à produire ce résultat fantastique. Donc si j'affiche en moyenne 120 images par secondes pendant que je tue mes aliens, et que le voisin lui n'en affiche que 60, eh bien ma machine est deux fois plus puissante et je peux lui rire au nez.

Le problème c'est que si vous observez l'écran de votre voisin et le votre pendant votre partie, vous risquez d'aller au devant d'une grave désillusion, car vous n'arriverez à déceler aucune différence de qualité entre les deux, même dans un état d'ébriété avancée. Damned ! Vous avez lu tous les tests de SuperMatos.fr, vous avez investi dans une machine plus chère, plus gourmande, qui chauffe plus que votre grille-pain, et tout ça au final pour vous retrouver avec le même rendu que le premier plouc venu ? Je voudrais qu'on m'explique !
 
Tout est une question de physiologie de l'oeil humain, qui a une structure comparable à celui de la souris verte :  selon un effet bien connu du cinéma et de la télévision, si l'on projette 25 images par seconde sur un écran, l'oeil ne perçoit pas les saccades entre les images et vous fait percevoir un mouvement continu. Même si l'oeil est encore capable de percevoir une différence de qualité subtile entre 25 et 30 voire 40 images par seconde pour ceux qui auraient l'oeil du lynx, au-delà ça devient tout simplement pareil pour lui : ça bouge, c'est fluide, et voilà. Bon disons-le tout de même, l'affichage des jeux vidéos ne suit pas exactement les mêmes mécanismes de perception que les films, et il y a débat sur le nombre de FPS qu'un oeil humain est capable de distinguer, on peut lire par exemple sur le sujet cet article intéressant.

Malgré ces controverses, et notre amour immodéré pour la castagne d'horribles monstres verts (aucun lien de parenté avec des souris vertes), il va tout de même être difficile de nous faire courir acheter du matériel si c'est pour passer de 300 à 400 images par secondes dans nos jeux préférés. Il va falloir actionner quelques leviers malins pour que les jeux qui sortent restent toujours à la limite où seuls les ordinateurs les plus récents peuvent les faire fonctionner proprement, c'est-à-dire garantir de manière constante une fluidité supérieure à 30 ou 40 FPS.

On aurait pu s'attendre à ce que l'industrie des jeux vidéos applique la stratégie bien connue des éditeurs de logiciels bureautiques, celle de la Programmation Avec Les Pieds, qui permet de faire ramer avec aisance un appareil 10 fois plus puissant avec chaque nouvelle version. Mais force est de constater que ce n'est pas le cas, les jeux vidéos sont au contraire généralement tellement optimisés qu'on ne peut qu'admirer une telle débauche d'énergie créatrice au service de la baston virtuelle ; pour ceux qui ne sont pas familiers avec cet univers, et pensent que les jeux sont conçus par un lunetteux à cheveux gras seul au fond d'une cave, il faut voir que la réalisation des jeux vidéos les plus en vue est aujourd'hui comparable en terme de budget et d'équipes à celle des plus gros blockbusters du cinéma.

Aubaine tout de même pour les fabricants de matériel, il faut préciser que l'augmentation régulière des résolutions des écrans a eu comme corollaire de réduire fortement les performances des jeux. Je confesse une profonde ignorance des algorithmes en oeuvre dans les moteurs 3D utilisés par les jeux, donc je ne peux que me contenter de ma boule de crystal pour dispenser des chiffres à la truelle magique, mais quand on sait qu'augmenter de 20% la diagonale d'un écran augmente déjà les calculs de surfaces de 44%, et de plus de 70% pour les volumes, on comprend que l'addition peut vite monter.


Effets partout, justice nulle part


Attention les souris, on ouvre grand les oreilles car je vais vous donner la méthode miracle pour mettre à genoux n'importe quel supercalculateur d'images 3D et lui conférer la démarche alerte du jeune escargot en montée dans la tempête avec le vent de face, j'ai nommé l'Effet Inutile et Coûteux. La recette est simple : on prend une image 3D qu'on a déjà bien sué à générer, et on décide qu'il reste plein de défauts, et qu'il faut lui appliquer un traitement de choc du type antibiotique à large spectre pour éliminer ces 150 pixels qui ont la mauvaise idée d'être mal placés par rapport à leurs 2 millions de copains.

La plus connue de ces méthodes de filtrage est l'anti-aliasing, qui a pour tâche de lisser par des effets de couleur les contours droits qui apparaissent irréguliers à cause du découpage en pixels de l'image, un défaut qui a tendance à capter le regard ; on peut en voir un exemple ici . Cette technique est utilisée très largement pour corriger les images, les vidéos ou même les polices de caractères, mais elle a ceci de particulier qu'il faut l'appliquer plusieurs fois de suite pour qu'elle soit efficace. Autrement dit, vous aviez généré une image, et il faut la retraiter 2, 4 voire 16 fois dans la foulée, bonjour la dépense d'énergie. On prendra garde à ne pas prendre ces AAAA qui désignent le degré de filtrage pour le label qualité de l'andouillette locale.

On commence à pouvoir ajouter une variable à notre équation Plein de FPS = Super Youpi, à savoir Plein de FPS+anti-aliasing 16x=Super Hyper Youpi. Et ça n'est pas fini, car il existe quantité de méthodes de filtrage toutes plus complexes et plus coûteuses les unes que les autres. Si vous avez aimé l'anti-crénelage de base, vous adorerez le filtrage anisotropique ou la projection sphérique du professeur Souris Verte. On peut même en rajouter une couche avec les ombres, les effets de lumière, de surface d'eau, etc qui sont également une valeur sûre si vous voulez faire mouliner gaiement votre machine.

J'entends déjà les cris effrayés des gens qui vont me dire qu'on ne va tout de même pas se mettre à vivre sans tous ces beaux effets juste parce que ça consomme une quantité astronomique de ressources pour une cerise minuscule sur un énorme gâteau. Eh bien moi je dis si, en fait si, on ferait bien de s'en passer. Pourquoi ? Tout simplement parce que, par un effet d'habituation du cerveau autant que par le fait qu'on se concentre sur le contenu du jeu, on fait très vite abstraction des qualités ou des défaults purement visuels. Et alors c'est l'atmosphère et la qualité du jeu qui priment, choses qui ne souffrirons certainement pas d'une légère dégradation de la qualité d'image ; quiconque a déjà pris du plaisir à jouer à un jeu un tant soit peu ancien comprendra bien cela. On pourra toujours faire l'expérience : on commence en activant toutes les options de filtrage De La Mort qu'on peut, on joue 15mn et on désactive tout ; 9 chances sur 10 qu'on ne remarque rien si on est suffisamment pris dans l'action. Et très honnêtement, si tout ce qui fait l'intérêt d'un jeu est la super texture de la peau du zombie qu'on essaie de trucider, autant sortir se promener, au moins on aura peut-être la chance d'apercevoir une petite souris au détour d'un chemin.


Le charme discret de la carte graphique


Ca pourrait étonner ceux qui n'utilisent pas leur ordinateur pour jouer, mais on devrait parler plutôt de moteur d'avion que de ronronnement délicat quand on évoque la carte graphique en fonctionnement. A tel point que tous les bancs d'essai qui nous vantent du FPS à gogo n'omettent jamais d'inclure un diagramme en décibels pour qu'on sache de quel modèle de casque de chantier se munir pour bénéficier de ces miraculeuses performances.

Je précise avant qu'une souris verte ne commence à me contredire que je sais bien que personne ou presque ne s'étonnera qu'un ordinateur fasse plein de bruit, vu le peu de soin apporté souvent à la conception des ventilateurs qui refroidissent les différents composants qui l'équipent, en revanche d'aucuns pourraient légitimement ne pas comprendre comment toute cette nuisance pourrait provenir de la carte graphique, un composant dont ils ne soupçonnaient peut-être même pas l'existence. C'est un paradoxe savoureux que n'importe quel ordinateur de bureau puisse tourner sans effort avec une carte vidéo d'il y a 20 ans de la taille d'une carte de crédit (on excluera tout de même la possibilité de lire des formats vidéos Méga Haute Définition qui réclameraient un modèle un tout petit peu moins vieux), mais qu'il faille tout de suite passer à l'échelle thermonucléaire si on souhaite jouer à des jeux 3D, même pas forcément récents. Dans la grande majorité des machines, la carte vidéo est donc LE composant au rabais et pas mis en avant par excellence, mais pour les furieux de l'image qui claque c'est un composant plus cher, plus gros, plus bruyant, plus tout ce que vous voulez, que tous les autres additionnés.

On constate l'ampleur du phénomène si l'on s'intéresse à des indicateurs bien terre à terre qui ne sont pas directement en rapport avec la qualité des jeux, comme par exemple la température dégagée qui explique la turbine d'avion nécessaire pour refroidir la bête, ou la taille réelle de ces cartes qui pourra vous obliger à investir dans une tour de la dimension d'un petit frigo. En contrepartie les performances sont bien là, on ne peut pas dire : une carte graphique haut de gamme a une capacité de calcul à faire pâlir les plus gros processeurs, à tel point que bon nombre de projets de recherche ont commencé à essayer de les utiliser à la place des processeurs pour faire tourner leurs algorithmes. Malheureusement, étant davantage conçues pour le rendu des gros monstres que pour faire avancer la science, ces composants restent encore largement sous-utilisés de ce point de vue.
 
Ecologie numérique oblige, on gardera surtout en tête de s'intéresser à la consommation en watts des cartes graphiques, qui n'a cessé d'augmenter malgré tous les progrès réalisés dans le domaine de la miniaturisation et de la consommation des unités de calculs. Les constructeurs ont tout de même fini par introduire un mode qui permet de consommer moins lorsque la carte n'est pas en train de faire des calculs 3D, soit la majeure partie du temps, mais on est encore loin du compte par rapport aux cartes toutes simples qui ne sont pas destinées au marché des gamers fous.

Les plus acharnés pourront aller jusqu'à coupler deux cartes graphiques en parallèle si leur matériel et leur porte-monnaie le supportent, pour un gain qui sera bien évidemment loin d'être doublé, même selon les mesures discutables qu'on a évoquées, mais une consommation et des nuisances qui, elles, seront bien strictement multipliées par deux. Mais que ne ferait-on pas pour voir ce miroitement parfait du lance-roquettes auquel on a appliqué un filtrage SAxAAAAA dernière génération ?


Et on finit en beauté par un petit RPFL (Résumé Pour les Fatigués de la Lecture)


La mesure qui tue pour les jeux vidéos : le FPS (Frame Per Second, ou image par seconde). Elle ne sert pas pas à grand chose à part dessiner de superbes diagrammes dans les comparatifs numériques.


On peut aussi s'amuser avec des chiffres comme le niveau d'anti-aliasing et une pléthore d'effets tous plus exotiques les uns que les autres.


Mais on regardera plutôt avec profit du côté des indicateurs bassement matériels qui nous feront réfléchir à deux fois avant de nous extasier sur la dernière carte graphique GreenMouseXT690 : la consommation en watts, le bruit généré en décibels, et même la taille des monstres en cm.


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